Médias d’opinion, déontologie et liberté d’expression

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Rencontre avec Christophe Giltay 

Dans un contexte où la frontière entre information, opinion et divertissement s’amenuise, nous nous sommes entretenus avec le journaliste Christophe Giltay qui nous livre son regard éclairé sur ces questions et sur sa propre pratique journalistique dont sa patte, sa signature ne trahit pas les règles de déontologie.

Est-ce que selon vous le public à conscience des règles de déontologie que les journalistes appliquent dans le traitement de l’information ou associe-t-il les journalistes à des partis politiques en fonction du média pour lequel il travaille ? 

En Belgique, il y a longtemps, on associait la presse écrite à une couleur politique. Le Soir était théoriquement un journal de gauche, La Libre Belgique, un journal démocrate-chrétien et la DH un journal libéral. Mais tout cela est fini depuis bien longtemps. 

On a longtemps aussi dit que la RTBF était très proche du Parti socialiste et qu’à sa création RTL-TVI en 1987, était une émanation de ce qu’on appelait à l’époque le PRL, c’est à dire les libéraux.  

Mais une fois lancée, RTL ne s’est jamais plié à aucune règle d’aucun parti. Le modèle était celui de RTL France pour créer un média « à la française ». C’est d’ailleurs pour « ce ton français » qu’ils sont venus me chercher à RTL Luxembourg où je travaillais pour les médias français. 

A l’époque, face à la RTBF, il n’y avait que les médias français. La RTBF avait un ton très « plan-plan » et RTL voulait apporter du rythme et un autre ton en Belgique. 

Ce ton, c’est celui qu’ont apporté en France, les radios RTL et Europe 1 dans les années 60 notamment durant les émeutes de 68 alors que les médias d’État étaient à la botte du pouvoir et ne retransmettaient quasiment pas ce qui se passait. En revanche, les journalistes d’Europe 1 et de RTL étaient sur les barricades et continuaient à émettre en direct. D’ailleurs RTL avait des studios de secours à Luxembourg au cas où l’État français fermait ceux situés à Paris.  

On parlait par ailleurs à l’époque de « radios périphériques » avant la libération des ondes en 81. Il n’y avait pas de médias privés, les seuls autorisés étaient ceux de l’État. Les groupes ont créé des chaînes en installant leurs émetteurs ultra puissants en longues ondes autour de la France : RTL au Luxembourg, Europe1 en Sarre en Allemagne, Sud Radio en Andorre.  

La grande histoire de RTL est donc une histoire d’émancipation par rapport au pouvoir, par rapport à l’establishment, la libération de la parole avec des journalistes sur le terrain pour recueillir la parole des gens et plus uniquement celle des élites. 

Tout ce contexte est très loin et n’est plus d’actualité, mais dans toute ma carrière à RTL, je n’ai jamais subi de pression, ni du politique, ni de ma Direction. 

Comment qualifier votre chronique matinale sur Bel RTL ? Est-ce un édito, une chronique ? Sommes-nous toujours dans un traitement journaliste ? 

Aujourd’hui, ça s’appelle « Signé Giltay » mais auparavant c’était « Champs Elysées » puisque c’était essentiellement consacré à la France. En 30 ans, cela a évidemment beaucoup évolué.  

Qualifier ce que je fais par « chronique » ou « billet d’humeur » est difficile. Pour moi, cela a toujours été une « correspondance ». C’est à dire un journaliste qui va quelque part et qui raconte ce qui s’y passe avec une couleur particulière et un ton personnel.  

Quand j’ai commencé cette correspondance, c’est ce qu’on m’ a demandé de faire. L’idée était de faire ce qu’avait fait pendant de nombreuses années le journaliste Armand Bachelier, une figure de la RTBF qui a été longtemps correspondant à Paris avec un phrasé bien particulier. 

A l’époque, la correspondance pouvait par exemple porter sur l’automne à Paris, les produits du terroir, le beaujolais nouveau et beaucoup de sujets légers. 

Mais la vie s’est durcie, notamment après des événements comme le Rwanda en 94, ou la vague de terrorisme en France en 95 avec Khaled Kelkal, etc. Progressivement, le ton a dû lui aussi changer. 

De plus, j’étais aussi beaucoup sur le terrain et mes reportages remontaient évidemment dans mes chroniques. Comme par exemple, la passation de pouvoir entre Chirac et Mitterrand à l’Élysée ou la dernière messe de Monseigneur Gaillot à Evreux. Ce sont des choses dont les gens parlaient, qui faisaient partie de l’actualité française mais que les belges suivaient également beaucoup. 

Quant à la structure de cette correspondance, elle est assez simple. Mes papiers sont en trois parties. La première partie, c’est l’exposé des faits. La deuxième, c’est mon analyse des faits et la dernière, c’est ma phrase de chute qui donne du sens à l’ensemble du papier.  

Le modèle, vous le connaissez, c’est celui du poème de Rimbaud, Le Dormeur du Val : « C’est un trou de verdure où chante une rivière accrochant follement aux herbes des haillons d’argent (…) un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue et la nuque baignant dans le frai cresson bleu, dort… » 

Puis vous avez la phrase de chute dans laquelle on comprend qu’il ne dort pas mais qu’il est mort :  Nature, berce-le chaudement : il a froid. Les parfums ne font pas frissonner sa narine. Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. 

C’est toujours de cette manière que je construits mes papiers. Il s’agit bien de journalisme avec effectivement ma touche personnelle mais pas simplement Christophe Giltay qui donne son avis.  

Mais après les attentats de 2015 à Paris et 2016 à Bruxelles, effectivement, si vous réécoutez ce que j’ai dit à l’époque, c’était plus des billets d’humeur, des billets d’émotions. Je ne me suis pas privé pour dire que ces types qui se prétendent être des combattants et des résistants, ne sont en réalité que des lâches, des assassins…. 

Un des papiers qui avait également le plus marqué les auditeurs était celui qui a suivi les attentats de Bruxelles. Je me souviens, le lendemain, j’étais en studio avec Thomas Van Hamme mais je n’avais pas réussi à écrire. Et il me lance à l’antenne. Je lui dis : « Thomas vous avez réussit à dormir cette nuit? (long silence) pas moi, pas moi… » et j’ai improvisé. Et dans la matinée, plusieurs journaux de presse écrite m’ont demandé le texte pour le publier sur leur site internet. Mais je ne pouvais leur fournir puisque rien n’était écrit…. 

Durant cette période, j’ai fait des papiers qui étaient très personnels. Mais je savais que j’étais en phase avec notre public belge pour la plupart choqués. Ce n’était par ailleurs pas neuf puisqu’il y avait eu la terrible affaire Dutroux qui avait aussi ébranlé la Belgique. 

Et dans cette histoire-là, effectivement, je n’étais pas tout à fait en phase avec la déontologie puisqu’il y avait très clairement un parti pris pour les parents mais toujours en phase avec le public dans ces grands moments d’émotion nationale.  

En France, de nombreux débats ont eu lieu récemment sur la qualification de certains médias en médias d’opinion. Quelle est votre vision de journaliste sur ces questions ?  

Personnellement, j’estime que les médias ne doivent pas être engagés, sauf s’ils relèvent officiellement d’un organe d’un parti politique. 

Je mets beaucoup de Christophe Giltay dans mes papiers, mais cela reste avant tout de l’info. Pascal Praud sur CNews non, c’est de la politique…  

Au début de son émission, il fait son édito, qui est un billet d’humeur, dans lesquels il dit parfois des bêtises. Mais en revanche, dans son émission, il fait très attention. Il a autour de lui des invités de droite, voire d’extrême droite mais il a toujours également une voix de gauche, une voix contradictoire. Là, il fait du journalisme puisqu’il confronte des opinions différentes et modère les interventions . C’est pour cette raison qu’il a toujours éviter les sanctions même si on sent effectivement qu’il a une tendance à dire, un peu à la Alain Finkielkraut, « c’était mieux avant ! »(rires).  

Mais que s’est-il passé en France ? Depuis les années septante, une grande partie des médias français, à part peut-être « Le Figaro », grand journal de centre droit, étaient plutôt de gauche. Même dans les écoles de journalisme, il y avait une mouvance un peu post-soixante-huitarde, libérale-libertaire, bobo, quelque chose entre les socio-démocrates et les écolos, …. Moi, j’ai fait l’école de journalisme de Lille qui est une des deux grandes écoles de journalisme en France, et j’ai aussi été professeur au CFJ à Paris. 

Le ton médiatique de l’époque était celui-là et il énervait pas mal les gens de droite. 

Et puis, tout d’un coup, des milliardaires de droite ont voulu investir dans les médias, ce qui n’était pas le cas auparavant. Pendant très longtemps les médias étaient soit publics, soit semi-publics.   

Arrivent alors dans les années 90-2000, des gens de droite qui l’assument. Par exemple, le groupe Lagardère qui est en train d’être racheté progressivement par Bernard Arnault. 

Mais il n’y avait pas réellement d’implication politique dans les journaux. Ils respectaient la déontologie et étaient plutôt bourgeois, plutôt libéraux sur le plan économique mais pas sur le plan sociétal. 

L’opposition libéraux contre socialistes a toujours existé dans les médias. Pour ou contre les nationalisations ? Pour ou contre telle durée du chômage ? Pour ou contre l’augmentation de l’âge de la retraite, etc. Ce sont des débats droite-gauche classiques qu’on a en Belgique aussi et dans tous les pays. 

Là où il y a quelque chose de neuf, avec les médias de Bolloré notamment, c’est que le sociétal est venu se rajouter. Or le sociétal était un peu le domaine réservé de la gauche.  

Avec la crise du « mariage pour tous » avec Taubira, d’un coup des dizaines de milliers de personnes vont descendre dans la rue, un peuple de droite qu’on n’entendait pas auparavant. 

J’ai couvert plusieurs de ces manifestations. Les gens venaient de province et on sentait bien que c’étaient des gens dont les enfants vont dans les écoles privées , etc. Les policiers ont dû cadrer les manifestants, parfois les repousser. Et ils s’étonnaient : « Mais vous vous rendez compte ? Enfin, nous quand même. C’est à dire que nous, on n’est pas des voyous. On n’est pas des manifestants, des syndicalistes. On vient défendre la famille !». 

D’un coup, cette parole-là s’est libérée et les médias de droite s’en sont emparés.  

Selon vous, pourrait-on voir émerger chez nous en Belgique des médias plus marqués dans leurs opinions politiques comme en France ? 

Honnêtement, je ne sais pas. Je ne parle que du paysage audiovisuel belge francophone puisque je ne connais pas bien le côté flamand. De plus, du côté francophone, il n’y a pas une extrême droite puissante comme en Flandre. Il n’y a jamais eu non plus de grand leader populiste d’extrême droite en Wallonie ces dernières années. Quand il y avait un Front national, ils étaient vraiment mauvais. Mais je pense que l’électorat de Léon Degrelle existe peut-être toujours quelque part. Il n’est donc pas exclu que si un média commençait à tenir des propos comme sur les chaînes du groupe Bolloré, ça ne marcherait pas. 

Cependant, je ne vois pas d’évolution structurelle des médias belges dans ce sens mais je ne sais pas ce qui pourrait arriver dans le futur. Je vois bien qu’il y a quand même une tendance dans la population et un peu dans les médias, à aller vers des sujets polémiques, à critiquer les élites, etc. 

Je prends souvent le contrepied de ce genre de discussion et fais même un peu de provocation, comme par exemple quand il est question de la rémunération des ministres. « Vous vous rendez compte, un ministre qui touche autant par mois ? » Et je réponds : «Oui, c’est beaucoup pour un ouvrier, mais par rapport à un chef d’entreprise ou de personnes du même niveau sociologique, c’est très peu ». C’est d’ailleurs certainement pour cette raison que certains politiques se font prendre la main dans le sac en allant chercher l’argent ailleurs. Je pense au cas de François Fillon par exemple.  

Ce débat peut se tenir. Mais est ce qu’il doit se tenir de manière rationnelle, structurée, informative ou de manière poujadiste ? La grande peur, c’est que ça devienne du poujadisme. Et souvent, on n’est pas loin d’y arriver. 

Moi, j’essaye à ma modeste place de garder l’église au milieu du village, et pas forcément du village traditionaliste.  

Est ce votre rôle, en tant que journalistes, est de dénoncer ces évolutions médiatiques et ces prises de positions ?  

Dénoncer, je ne sais pas , je ne pense pas qu’on a pour fonction de le faire…. 

Mais dans le tout premier code de déontologie des journalistes en France, qui date de l’époque de la guerre de 14, il est dit que le journaliste ne doit pas confondre son rôle avec celui du policier. 

Donc nous, on est là pour effectivement dire s’il y a, par exemple, un scandale qui implique l’État ou l’argent du contribuable. Les rédactions, les sociétés des journalistes, les journalistes individuellement, les rédacteurs en chef, etc doivent être vigilantes. C’est notre devoir de journaliste. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a pas de dérapage.  

Le problème, c’est que le téléspectateur moyen ne fait pas vraiment la différence entre ce qui est de l’info et ce qui ne l’est pas. D’autant plus qu’il y a de plus en plus d’émissions dites d’infotainment qui sont à la fois du divertissement et de l’info comme l’émission « Quotidien » en France. Est ce qu’on est dans du journalisme pur et dur ? J’ai toujours été embêté par rapport à « Quotidien ». Est-ce le téléspectateur fait bien la différence entre le journalisme et l’animation ? Jusqu’à présent, ça a toujours été le cas mais il est vrai qu’une espèce de flou artistique s’installe. Les gens qui regardent les émissions d’Hanouna, est ce qu’ils les voient comme du divertissement pur ou comme une opinion politique ? 

Donc effectivement, dans ce cas, je pense qu’il y a un danger sur lequel il faut avoir un regard.  

Faire de l’ironie avec la politique, se moquer des hommes politiques, cela existe depuis longtemps. Depuis la Révolution française, avec les pamphlets, les chansonniers…. Ce n’est pas grave, c’est normal. Mais il faut faire attention à ce qu’on dit, à ce qu’on fait. On marche sur des œufs. 

Beaucoup de personnes confondent tout et c’est notre boulot d’éclaircir, d’expliquer et parfois avec une petite note d’humour comme j’essaie de le faire pour faire sourire les gens. 

Mais j’écris également des papiers plus dramatiques qui prennent parfois plus de temps d’écriture. 

Par exemple, un des meilleurs papiers que j’ai pu faire ces quatre ou cinq dernières années est celui sur la mort de Michel Piccoli que j’ai mis en parallèle avec sa mort dans le film « Les choses de la vie » de Claude Sautet. 

C’est une scène très connue et assez extraordinaire du cinéma français. Je décris le personnage qui est dans la voiture, mais je ne dis pas que c’est Michel Piccoli. Je reprends une partie de « La chanson d’Hélène » de Jean-Loup Dabadie, une chanson qui a d’ailleurs été enregistrée par Piccoli et Romy Schneider. « Ce soir, nous sommes en septembre, j’ai fermé ma chambre, le soleil n’y entrera plus. » Et j’ajoute cette dernière phrase: « Michel Piccoli est mort ». 

C’est une écriture que j’aime, dans laquelle je me lâche plus dans l’émotion mais qui reste néanmoins du journalisme. 

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