« L’humour est pris au sérieux, parfois trop …» 

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Rencontre avec Vincent Counard, plus connu sous le nom de Vincent Taloche, humoriste et Président de la Fédération Belge des Professionnels de l’humour (FBPH).

Dans un contexte où la liberté d’expression et la place de l’humour suscitent régulièrement des débats, nous avons rencontré Vincent Taloche, Président de la Fédération Belge des Professionnels de l’Humour (FBPH). Entre reconnaissance professionnelle et dialogue sur les limites de l’humour, il nous partage ses questionnements et inquiétudes personnelles sur l’avenir de l’humour dans une société de plus en plus sensible aux polémiques. 

J’ai un petit préambule à cette interview. Comme vous le savez, j’ai plusieurs casquettes et je précise toujours que parfois je peux parler au nom de la Fédération pour représenter l’ensemble de ses membres, mais parfois je parle de mon sentiment personnel.  

Je suis toujours humoriste, je dirige un festival, je produis des artistes, et cætera mais j’ai aussi la Fédération. Je me rends compte qu’il y a un petit mélange des genres qui nécessite parfois je précise que certains propos n’engagent que moi et pas la FBPH. 

Ce n’est pas parce que j’en suis le Président que je peux me permettre de parler au nom de tout le monde, surtout sur des thématiques aussi précises.  

Vous êtes Président de la Fédération Belge des Professionnels de l’Humour. Pourquoi la création d’une telle Fédération ?  

Comme on dit toujours « à quelque chose malheur est bon ». Pendant la crise du Covid, les humoristes qui, pour la plupart, travaillent sur scène avant tout, ont été les premiers à l’arrêt et les derniers à redémarrer. 

Mon frère et moi, avant le confinement, nous faisions notre rentrée parisienne après 5 ans d’absence. On commençait le 8 mars 2020. Il n’y avait déjà plus personnes dans les salles. Ceux qui étaient là portaient des masques.  

On entend un discours de Macron et on apprend qu’ils vont fermer les frontières… Toute ma vie, je m’en rappellerai. C’est une scène de film. 

Nous, on est coproducteurs privés, sans aide. On a perdu une fortune en un mois.  

Du jour au lendemain, je me retrouve à ne plus pouvoir jouer et je fais comme tout le monde, je ne fais que regarder les infos puisqu’on ne faisait plus que ça. Petit à petit, je vois que des aides pour le domaine de la culture se mettent en place. Mais petit à petit aussi, je me suis dit : « Mais c’est marrant, j’ai l’impression qu’on ne fait pas partie de la boucle… ». Et comme depuis toujours j’ai une tête de consultant bénévole, mes collègues connus et moins connus de l’humour en Belgique m’appellent et tous s’interrogent. 

Il y a effectivement un truc que je ne comprends pas bien. Comme je suis quelqu’un d’actif et que je suis bloqué chez moi, j’ai commencé à parcourir le site du ministère de la culture pour mieux comprendre. Et je me rends compte qu’on n’est repris nulle part…. 

Je vois que le théâtre est reconnu, la danse est reconnue, les arts forains sont reconnus, le conte… mais nous pas. Et je commence à comprendre qu’ils ne peuvent aider que les métiers qui sont officiellement dans la culture.  

Notre ressenti, nous les humoristes, déjà qu’on se sent à la marge de la culture traditionnelle, parce qu’on est des comiques, même si ce mot n’est pas pour moi péjoratif, mais là, effectivement, en pleine crise, on a trouvé que ce n’était pas très juste.  

Je n’étais pas le plus malheureux, mais j’ai été un peu surpris de voir des humoristes qui venaient justement de quitter leur profession pour se lancer dans l’humour, un qui travaillait dans une banque, un autre qui était juriste, un autre dans une usine, etc… Et là , il n’y a pas de logique, il n’y a pas d’aide, il n’y a pas de structure. 

Donc moi, je suis sorti du bois, vraiment sans aucune animosité, et j’ai été trouvé des politiques pour leur demander un avis sur mon projet de fédérer les humoristes car je ne savais pas où aller, où trouver de l’aide. 

Je me suis retrouvé dans une réunion, à laquelle on m’avait conseillé d’assister, destinée à toutes les boîtes d’Events et où était présent le ministre des PME. J’apprenais que je n’étais pas un artiste mais que je faisais de l’événementiel. 

Et le Ministre me demande « Pourquoi tu dis ça ? » Et j’ai répondu qu’on ne m’invitait dans aucune réunion culturelle, mais qu’on m’avait mis dans les Events alors que depuis 32 ans, je croyais que ce que je faisais, c’était de l’art, même mineur. Et il m’a répondu : « En fait, vous êtes hors radar ». 

J’ai trouvé cette phrase intéressante parce qu’elle n’était pas condescendante mais à l’écoute. 

On nous a donc entendu, ça a pris du temps, et j’ai assisté à beaucoup de réunions, notamment pour faire un état des lieux de l’humour avec plusieurs personnes du cabinet de la ministre de la Culture et pour pouvoir soumettre des propositions de modifications de décret. 

Depuis, nous sommes officiellement reconnus. L’humour fait partie intégrante des décrets. 

A vérifier, mais je crois même qu’on est le seul pays de la francophonie à avoir l’humour en statut reconnu.  

Donc toute cette longue introduction pour dire que nous pensions qu’il était nécessaire d’être reconnus. Désormais, nous sommes autour de la table et je siège à la Chambre de concertation des arts vivants. Nous faisons partie maintenant de la culture! 

Être présents autour de la table correspond à une demande du public. Le nombre de spectateurs à de l’art vivant de l’humour a été multiplié par dix en moins de sept ans. Aucune autre discipline n’a de résultats similaires. L’humour est premier en vente de billets. Personne n’aurait imaginé cela il y a encore dix ou quinze ans. Il y a une réelle demande du public. Il en a besoin. 

J’ai participé à un débat sur la santé mentale avec juste mon expertise d’humoriste au milieu de grands pontes de la santé mentale qui m’ont confirmé le bienfait de l’humour. J’en ai toujours été convaincu.

Plus récemment, au vu de tout cela, au sommet de la Francophonie, j’ai eu l’occasion de dire « on sent que l’humour est pris au sérieux ». La blague a fait rire, mais c’est ce que je pense. L’humour est pris au sérieux, parfois trop. 

Dans la présentation de la Fédération, vous indiquez que l’humour est au service de la démocratie comme un instrument de liberté de pensée et de liberté d’expression. Mais est ce que l’humour ne devrait pas être juste de l’humour ? 

Personnellement, j’ai toujours dit que l’humour, c’est comme la musique. On est tous d’accord pour dire qu’il y a différents styles de musique. 

Si vous êtes passionné de jazz, je ne vais pas vous dire que c’est de la merde parce que ça ne me parle pas. Moi, j’adore la new wave depuis toujours … Pour la musique, on a l’impression que tout le monde est d’accord pour respecter les styles et les préférences des uns et des autres. 

Dans l’humour, il y a aussi différents styles qui n’ont pas les mêmes codes, les mêmes publics. 

Avec mon frère, on fait de l’humour burlesque, familial. On s’interdit parfois des petits trucs même si elles nous font mourir de rire dans notre tête mais qui ne sont pas pour nous, c’est notre choix.  

Et à l’inverse, il y a des personnes comme Jérémy Ferrari qui veulent aller au bout de leur pensée et je trouve ça super.  

Pour moi, ces différents styles d’humour existent et notamment celui qui n’a pas peur d’être transgressif, qui n’a pas peur de faire passer des messages. 

Quand on a créé le dossier de la Fédération, j’ai eu une conversation très intéressante avec Richard Miller, qui a été ministre de la Culture. Il a une culture hallucinante ! Il peut écouter de la musique ou admirer des collections de peintures dont je n’ai toujours pas compris le titre , et se marrer aux blagues de Renaud Rutten. 

C’est lui qui m’avait dit qu’à partir du moment où on touche à l’humour ou qu’on lui interdit certaines choses qu’il y a un risque aussi pour la démocratie. Je n’avais jamais été aussi loin que lui dans le raisonnement mais c’est vrai, qu’avant même de parler de démocratie, l’humour est une porte d’accès à la culture et c’est quelque chose sur lequel j’ai toujours insisté car j’en suis convaincu. 

Dans les théâtres, j’ai déjà vu des gens de tout âge, tout niveau social confondu qui viennent pour la première fois dans une salle de spectacle pour voir un humoriste ou un spectacle d’humour. Et ça, ça me touche toujours. Il y a des gens qui sortent grâce à cela, des gens qui ont besoin de rire. Donc quelque part, rire, oui, ça fait partie de la démocratie aussi. 

Mais la Fédération n’a pas de direction politique. Elle veut être l’interface entre le monde politique et l’humour. On l’a déjà comparée à une sorte de syndicat mais moi je suis plus un entrepreneur, un rassembleur. 

Mais en quoi réellement le fait de pratiquer de l’humour, c’est au service de la démocratie et la liberté de penser ? 

On a beaucoup parler récemment de Guillaume Meurice en France. Personnellement, je connais très bien Stéphane Guillon qui a aussi été licencié de France Inter mais par Nicolas Sarkozy en personne. Ça a été terrible. Mais en boutade, il dit qu’une partie de sa maison a été financée comme cela, par une somme qu’il aurait reçu au moment de son éviction. Le fait de s’en prendre à Nicolas Sarkozy sur une radio publique ne lui pas du tout plu et il l’a fait dégager. Stéphane Guillon a toujours un style revendicateur aujourd’hui mais il n’a plus d’accès aux médias publics depuis. 

Que ce soit des plaintes contre Guillaume Meurice ou que ce soit les récentes plaintes contre le Grand Cactus, que personnellement je n’avais pas vu arriver, qu’est-ce que cela veut dire ? Je n’en ai pas la réponse. Ici, c’est moi qui me pose la question, je ne parle pas au nom de la Fédération.  

Comment juger qu’on va trop loin ? Comment est-ce qu’on va mettre des limites ? Ce n’est pas moi qui vais un jour être embêter avec cela, mais je pense aux collègues, ça va être quoi les limites ? Le bon goût ? La vanne de trop ? C’est un débat.

Mais est-ce qu’un jour tout le monde sera d’accord ? Unanimement, ça n’arrivera pas.  

Je ne suis pas historien, mais les polémiques ont toujours existé.  

À l’époque de la sortie du film Rabbi Jacob avec Louis de Funès, qui est un film que tout le monde adore, qui est drôle et qu’on rediffuse régulièrement, Louis de Funès a été menacé de mort. Il a même eu droit à un port d’arme pour se protéger. Est-ce qu’il pourrait refaire ce film aujourd’hui ?  

Il y a aussi cette phrase de Deproges en début d’un spectacle : «  On me dit que des juifs se sont glissés dans la salle ?! » C’était hilarant. Mais il ne pourrait plus dire cela aujourd’hui. Mais moi, je ne suis pas une mauvaise personne parce que je ris de cette blague!

Je ne parle qu’en mon nom, mais oui, ce n’était pas de bon goût. Oui, il a attaqué une minorité. Mais rarement un humoriste a envie de blesser. Même ceux qui se font passer pour des méchants n’ont pas envie de faire du mal. Je comprends que des gens soient choqués. Mais définir une limite, je trouve ça dangereux. 

Est-ce qu’il faut nécessairement dans l’écriture prévoir une petite désamorce, une petite pirouette d’auteur pour faire comprendre que ce n’est que de l’humour ?  

Et cette question que tous les journalistes posent à tous les humoristes : « Peut-on rire de tout ? ». On n’en peut plus ! On a l’impression qu’on doit répondre quelque chose d’incroyable alors qu’on pense juste « Oui. Mais comment ? » 

Jérémy Ferrari s’est baladé deux ans avec un garde du corps à la suite de son précédent spectacle. J’adore parler avec lui, il est extrêmement intelligent. Il me dit : « Écoute ! J’en ai ras le bol des collègues qui disent qu’on ne peut plus rien dire, qu’on ne peut plus rien faire. C’est faux ! Ils n’ont juste pas de couilles! Parce que moi sur scène, je te jure Vincent, je dis ce que je veux ! » 

Je pense qu’il a raison. Un humoriste qui va se plaindre qu’on ne peut plus rien dire, en fait, sur scène si ! C’est incroyable mais la scène est un des endroits les plus protégés. Des gens vont peut-être sortir de la salle, ou mettre sur les réseaux sociaux un commentaire du genre « ce mec est homophobe. Ce mec est raciste » mais j’ai l’impression que ces réactions ont toujours existé. Les réseaux sociaux, par contre, c’est une véritable plaie, une caisse de résonance de malade…. Je ne veux pas faire le vieux con, mais tout le monde a un avis sur tout, c’est insupportable ! 

Néanmoins une polémique est vite chassée par une autre. Tout le monde va en parler quelques jours, puis on s’en fout totalement. J’ai toujours l’impression qu’une polémique va être poussée par une autre plus importante ou plus absurde. 

L’humour et la démocratie, je pense que c’est un bon baromètre si l’on se rend compte en prenant plein d’exemples qu’on ne peut plus dire ceci ou cela. Je n’ai pas du tout la prétention d’avoir un avis plus important qu’un autre, très honnêtement, mais je pense qu’on doit faire attention de ne pas commencer à censurer des choses. C’est ça qui me fait peur…

Vous parliez justement de réseaux sociaux. Est ce que vous pensez que toutes les réactions qu’il y a parfois vis à  vis de l’humour, c’est notamment parce que le public initial n’est plus le même ? Pour la séquence du Grand Cactus, dans les commentaires, on constate que le public était content que l’émission fasse sa rentrée et a adoré justement la séquence visée. Mais est-ce qu’au vu de ce premier plébiscite, l’algorithme n’aurait pas proposé la séquence à un public beaucoup plus large qui n’était plus le public initial du Grand Cactus ?

Pour être franc, je ne suis pas du tout un spécialiste de l’algorithme. Quand un journaliste m’a appelé au sujet du sketch du Grand Cactus, je ne savais même pas de quoi on parlait. J’ai été voir et je n’ai pas compris pourquoi les réactions sont parties en sucette parce qu’ils ont déjà fait pire. Là , c’est Vincent Counard qui parle.  

J’entends qu’on soit choqué, comme avec les exemples que je vous ai cité tout à l’heure. Est-ce que ça veut dire qu’on ne puisse plus faire des choses humoristiques sans devoir tout lisser ? Je trouve ça un peu casse gueule. 

Pour ma part, je pense que le buzz qui a été créé n’a pas du tout aidé la cause initiale de dire « nous on souffre » car des personnes bien plus dangereuses ont également commencé à réagir.  

C’est un avis personnel et c’est dommage parce que j’ai été éduqué pour ne pas blesser les gens et je n’ai pas envie de cela. Mais j’ai vu des commentaires complètement cons sur les réseaux …  

Je pense qu’au contraire s’il n’y avait pas eu de plainte, on serait vite passé à autre chose. Ils ont fait combien de centaines de sketchs avant celui-ci? 

On peut détester, se désabonner, couper sa télé, etc. C’est aussi un geste démocratique de se dire « ça, je n’aime pas, je coupe !».  

C’est quand il y a une interdiction formelle que ça devient un peu compliqué. 

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