La modération des débats citoyens “Sans langue de bois”

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Rencontre avec Patrick Weber

Dans son émission « C’est pas fini » sur Vivacité, Patrick Weber a conçu un espace de débat qu’il modère avec maestria et où la parole citoyenne prime contrairement aux débats traditionnels qui opposent des experts ou des politiques. Il défend la possibilité de tout dire « sans langue de bois ». Mais comment cette liberté est-elle organisée et protégée ? Nous l’avons rencontré pour savoir comment il arrivait à marier liberté d’expression et gestion de débats. 

« C’est pas fini » est une émission de débat, d’échange d’opinions entre citoyens et des auditeurs. Pourquoi un tel concept d’émission et est-ce que tout y est vraiment discuté « sans langue de bois » ? 

Quand on a créé l’émission, on a voulu créer en studio, comme dans un petit laboratoire, une représentation de toute la société, même si ce n’est pas véritablement possible, avec des profils très différents, des personnes qui viennent d’horizons très différents et ont des réalités de vie très différentes.  

On a voulu un panel assez large qui est également en perpétuel mouvement.  

Ce que nous avons voulu éviter, c’est faire du clash pour du clash, du buzz pour du buzz, mettre quelqu’un de droite et quelqu’un de gauche pour qu’ils s’affrontent. Je n’ai d’ailleurs jamais demandé leur opinion politique à mes débateurs. Ça ne me regarde pas. 

Ce que nous souhaitons c’est prendre des personnes de la société civile pour qu’elles s’expriment en tant que citoyens. 

Néanmoins, l’actualité rattrape parfois leur domaine. Par exemple, une fidèle intervenante de l’émission est agricultrice et dans le contexte de crise de la langue bleue, il est évident qu’elle intervienne sur ce sujet. 

Dans l’émission, nous avons aussi «  La question qui fâche » pour laquelle on fait appel à un expert du sujet d’actualité qu’on va traiter pour confronter les différentes opinions. Certains sujets réclament une expertise pour nourrir la discussion. Je n’ai pas envie que ce genre de sujet soit un simple « café du commerce ». 

En plus des débatteurs réguliers, nous avons tous les jours un invité en studio. Je me rends compte que s’ils sont jeunes, ils ne connaissent pas forcément nos médias, ils ne regardent pas la télé, ils n’écoutent pas la radio mais d’où qu’ils viennent, ils sont curieux et ont la même réaction du style: « Mais en fait, on peut parler. On est libre. »  

C’est tout de même très étonnant d’avoir cette perception. Comme si tous les médias traditionnels étaient par définition contrôlés et observés.  

Et si je confronte cet étudiant, qui a une vingtaine d’années, à la juge Gruwez en face, qui est un animal aguerri des médias, ça ne produit pas un clash, ça créé une rencontre intéressante. Je ne leur demande pas d’être d’accord, l’idée c’est de partager entre eux et avec l’auditeur également.  

Quand l’émission commence, pour moi c’est comme si tout le monde était dans le studio, qu’il soit sur notre messagerie Whatsapp, qu’ils envoient un sms ou quand ils interviennent par téléphone. 

Le mot que nous utilisons beaucoup, c’est le mot « respect ». Le respect d’être là, dans le microcosme qui est notre studio.

Est ce que vous choisissez vos sujets en fonction des auditeurs ? Est ce que vous évitez des sujets? N’y a t-il vraiment aucun tabou ?  

On ne s’interdit pas de sujet à débattre. En tous cas, je n’en ai pas le sentiment. 

Par contre l’audience influence les sujets. Il m’a fallu un peu de temps pour comprendre et réaliser qu’en animant la tranche horaire de 17h-19h, nous touchions deux publics totalement différents. 

Auparavant, j’ai beaucoup animé des tranches horaires 18-20 où le public y est plus homogène. C’est une tranche horaire plus info. D’ailleurs les journaux étaient totalement intégrés à l’émission. 

Entre 17h et 18h, les auditeurs ont plutôt des attentes de sujets sociétaux, des sujets de proximité. Et si, par exemple, on veut parler des élections américaines, on le fera plutôt en deuxième heure durant laquelle les attentes sont plus pour des sujets d’information. 

« C’est pas fini » n’est pas une émission politique, c’est vraiment une émission de société même si finalement je trouve que tout est politique. Par exemple, on fait beaucoup de débats sur l’alimentation, la consommation. Mais consommer, c’est politique… Poser le choix d’aller dans tel magasin, de consommer ou pas du bio, du circuit court, du circuit long, … Ces choix sont le quotidien des auditeurs. 

Vous êtes l’animateur et modérateur du débat, mais vous participez aussi et donnez vos opinions ?  

Attention, ce n’est pas si simple que ça. Et je fais très attention à cela.  

Je ne donne jamais mon opinion politique. Par ailleurs, depuis que je fais ce métier, on m’a attribué des étiquettes très différentes les unes des autres.  

En ce qui concerne mes interventions, je me rappelle d’une rédac chef, dans d’anciennes fonctions, qui me disait « mais arrête de parler de toi ! Tout le monde s’en fout !». Mais ce n’est pas vrai du tout. Cela dépend du média sur lequel on se trouve. Si je fais le débat sur La Première, je ne le fais pas de la même façon que sur Vivacité. 

Les publics sont différents, les attentes sont différentes. Quand on est dans un média qui vise la proximité, le partage d’expériences est important. Cela permet d’ouvrir les portes, de dénouer les choses et de prendre les gens par la main pour échanger. 

Je ne suis pas là pour penser à la place des gens. Je suis simplement là pour essayer d’ouvrir le débat et que tout le monde se parle.  

Quelque chose qui m’inquiète réellement actuellement, c’est que chacun est dans sa petite tribu. Les algorithmes ont créé des murs entre nous.  

Je suis historien de l’art, passionné d’histoire, passionné de patrimoine. Je suis forcément bombardé sur mes réseaux par ce qui m’intéresse, ce que j’aime et me fait vibrer. 

Nous sommes tous confortés dans nos certitudes . Ce que j’essaie de faire, c’est d’ouvrir le prisme et de quitter l’espèce de silo dans lequel les algorithmes nous enferment et qui est dangereux. 

Comment le public perçoit votre émission ? Est ce que vous avez des réactions difficiles à cadrer  ou une certaine méfiance à l’égard de ce qui est dit?  

Les auditeurs sont vraiment bienveillants. Je me rends compte que j’ai rarement des attaques. On m’a peut-être déjà fait remarquer que je coupais la parole… mais il y effectivement d’autres paramètres, que je dois prendre en compte durant l’émission comme les lancements de la pub, de la météo, du mobile info, etc.  

Par contre, il est vrai qu’au moment des attentats à Bruxelles, j’étais toujours sur Bel RTL, j’ai eu des réactions plus dures dont une menace de mort via le chat pour des propos que j’ai tenus qui étaient très cash. La réponse à été simple : « on a votre numéro de téléphone, notre service juridique sera contacté « . Il y a des lois dans la société. On peut être pour ou contre ces lois, c’est un autre problème. Moi, je les respecte, c’est tout, et à plus forte raison dans le service public, évidemment. 

Mais les réactions violentes sont extrêmement rares. On trouve plus de réactions de nature négative sur les réseaux sociaux. Mais comment réagir à cela ? Ça peut paraître simple, mais j’évite de réagir.  

Quant à la méfiance qu’il pourrait y avoir à notre égard, pendant la période du COVID, qui a été un moment extrêmement difficile pour tout le monde, mais pendant laquelle il était important d’être là, dans cette notion un peu galvaudée de service public, on recevait des messages du style : « On sait bien que vous ne pouvez pas tout dire », « Vous savez ceci, vous l’avez lu aussi », etc.

Et je leur demandais d’où ils tiennent telle ou telle information car le B.A.BA c’est de sourcer les informations et ensuite on en discute, on peut faire un débat. Mais les esprits s’apaisaient rapidement.  

Je constate par ailleurs que quand on reçoit des messages sur un ton agressif et qu’on appelle les personnes pour discuter, la tension initiale se dégonfle peu à peu.  

Est-ce qu’il y a une limite à votre liberté d’expression ou celles de vos débatteurs ? Est-ce que selon vous elle doit être à géométrie variable en fonction du média, du format ?  

Personnellement, je n’accepte pas les attaques ad hominem. J’ai eu le cas avec une débattrice qui avaient visé un homme politique avec un qualificatif du style « Quel couillon ! » Là, il faut intervenir tout de suite. Ça n’apporte absolument rien au débat. Je préfère qu’on explique : telle décision prise par cet homme ou cette femme politique a eu tel impact et voilà pourquoi je pense ceci ». 

Mais ce n’est pas leur métier d’avoir des opinions et d’en débattre. En Italie, il y a beaucoup d’émissions de débats. Un mot qu’ils utilisent, que j’aime beaucoup et qui n’existe pas en français, c’est « opinionista » pour qualifier les personnes qui sont en studio pour avoir des opinions et les donner. Chez moi, ce ne sont pas des gens d’opinion, ni des chroniqueurs qui préparent leurs interventions. Je leur demande simplement de venir et de partager leur avis de citoyen et à partir de là, on essaye de bâtir un débat. 

C’est grisant d’animer cette émission. Il y a beaucoup de paramètres à gérer en même temps : les messages qu’on reçoit, les commentaires sur les réseaux sociaux, les contacts avec la régie dans l’oreillette qui peuvent même parfois m’empêcher d’entendre en studio une réaction d’un débatteur et potentiellement pouvoir recadrer les propos. 

Pour moi, le mot liberté est vraiment important. Quand il y a eu l’invasion de l’Ukraine, c’était un débat qui était difficile de mener. J’ai expliqué aux auditeurs que tout le monde a le droit à la parole. Les personnes qui sont pro-Poutine ont envie de parler et d’en expliquer les raisons . 

Nous sommes dans un pays dans lequel nous pouvons parler et j’espère que ce sera toujours le cas parce que malheureusement, et là je mets ma casquette d’historien, l’histoire prouve qu’il y a des pays qui ont perdu cette liberté. Mais chez nous, elle est toujours bien présente. 

J’utilise régulièrement l’expression « sans langue de bois ». Ça peut paraitre ridicule mais je la trouve pertinente : tout peut être dit tant qu’on n’est pas dans l’insulte et qu’on ne dérape pas. 

On n’est pas là non plus pour servir la soupe, ce n’est pas du tout le but du jeu. 

Est-ce que les moments plus légers au sein de l’émission, les moments de dissipation de l’équipe et les notes d’humour font partie de vos techniques d’animation et de modération des discussions ? 

En fait, je ne sais pas comment on en est arrivé là. C’est très bizarre parce que dans le temps, je ne le faisais pas trop.  

J’ai une grande admiration pour les animateurs qui arrivent à constituer des bandes comme par exemple Ruquier dans « Les Grosses Têtes », arriver à faire une bande fédérée, de savoir comment ils vont réagir à telle ou telle question, comment ils vont s’affronter ou se soutenir … On est presque dans une espèce de dramaturgie.

Personnellement, il y a des jours ou je vais lire « Le Monde Diplomatique » et des jours ou je vais lire des mangas. Si je ne lisais qu’un des deux, peut-être que je serai un peu plus chiant ou que je passerai à coté de plein d’autres choses… Je n’ai pas envie de m’enfermer dans quelque chose. . 

Et du coup, je me suis rendu compte que, dans une même émission, on pouvait avoir des moments d’humour. D’ailleurs, j’annonce parfois qu’on va  « traiter avec humeur, et humour aussi, l’actualité ».  

Au moment de l’émission, les gens rentrent du boulot et ils ont une journée de travail dans les pattes. Je ne suis pas sûr non plus qu’ils ont envie de se prendre trop la tête. Ça pourrait même les faire fuir. Néanmoins, je suis parfois obligé d’utiliser la formule : « il y a des transitions plus faciles que d’autres » pour passer de ces moments plus légers à des sujets plus graves. 

Quand on regarde les principaux talks concurrents français que sont TPMP, Quotidien et C’est à vous, ils font tous les trois de l’infotainment, c’est-à-dire mélanger de la vraie info avec des respirations qui permettent de faire passer les choses. Moi, je ne voulais pas non plus devoir prévoir la petite pastille humoristique à un moment bien précis. 

L’humour dans l’émission n’est pas une technique de débat, c’est plutôt la patte de l’émission, quand on ne sait pas sur quel sujet ça va déraper… C’est aussi le grand bonheur du direct.  

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