MeetYou : la rencontre des créateurs de contenu vue par ses participants

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Fin 2023, le CSA a réuni les créateurs et créatrices de contenu belges francophones dans le cadre de son événement « MeetYou ». Cette rencontre avait pour objectif d’aborder des thématiques porteuses et utiles pour ces acteurs et actrices qui occupent une place grandissante dans le paysage audiovisuel. Pour accompagner l’événement, plusieurs panelistes étaient invités à s’exprimer, parmi lesquels Thomas Duprel de Tarmac, le créateur de la chaîne YouTube Would You React, les cofondatrices du collectif Stream’Her, le fondateur de l’outil de modération « Place de la paix », Caroline Carpentier, avocate spécialisée sur le droit européen et Elodie Depré, du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Le tout modéré par Damien van Achter du média de proximité Boukè.  

Les créateurs et créatrices de contenu sont devenus de véritables entrepreneurs du numérique qui générèrent des audiences importantes dépassant parfois celles des médias traditionnels. Le nombre de plateformes augmente aussi avec les années. Si lors de la première rencontre MeetYou du CSA, la salle était essentiellement remplie par des youtubeurs et des youtubeuses, aujourd’hui, Instagram, TikTok, mais aussi Twitch sont autant de réseaux qui offrent aujourd’hui un potentiel énorme pour les créateurs et les créatrices de contenu qui s’y déploient.  

Ce potentiel est désormais largement exploité avec comme effet un volume et une variété de vidéos, d’images et de messages qui sont diffusés quotidiennement et qui répondent chacun à des codes spécifiques dépendant de la plateforme sur lesquels ils sont proposés. Si ce volume d’expression représente une richesse énorme, notamment en termes de diversité d’opinion et d’éducation permanente, les enjeux en matière de liberté d’expression et de modération sont devenus cruciaux pour ces plateformes et leurs utilisateurs, mais aussi pour les créateurs de contenu eux-mêmes.  

Nous avons posé trois questions aux panélistes de la rencontre :


Jonathan Lambinet – Woud you react ? : « Utiliser les plateformes pour faire réfléchir »

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D’où vient ton projet WYR ?

Notre objectif, c’est de réveiller les consciences citoyennes, de favoriser la cohésion, la solidarité. Nos caméras cachées mettent en valeur les bons réflexes à adopter quand on est confronté à des situations de tensions dans l’espace public. WYR aborde le harcèlement, le racisme, le communautarisme, la violence… En fait, on utilise les plateformes internet pour traiter de sujets complexes, pour faire réfléchir, surtout les jeunes. Nos programmes sont produits avec la collaboration de psychologues, de sociologues, de professeurs, de spécialistes des religions… WYR rassemble aujourd’hui une communauté engagée et bienveillante qui dépasse le million d’abonnés sur YouTube.

Harcèlement, racisme… Ces sujets sont-ils faciles à aborder sur internet ?

Les plateformes sont un espace de liberté fantastique. WYR ne pourrait pas exister sans ces nouveaux moyens de diffusion. Cependant, certains sujets semblent tabous… Je respecte le cadre de la liberté d’expression, je ne commets jamais d’infraction, de discrimination, d’appels à la violence… Je suis aux antipodes de tout ça ! Pourtant, la moitié de mes vidéos est « démonétisée » en vertu des « conditions d’utilisation » des plateformes, sans que je ne comprenne vraiment pourquoi. Impossible dès lors de rentrer dans mes frais de production. Ceci impacte également la visibilité de ma chaîne car les vidéos démonétisées sont peu mises en valeur par l’algorithme et donc peu regardées. C’est dommage… On devrait pouvoir traiter de sujets qui font réfléchir. Il faudrait en tous cas un meilleur dialogue avec les plateformes, elles ont leurs règles, d’accord, mais les vidéastes devraient pouvoir mieux les comprendre. Sinon, cette modération est imprévisible.

Comment se portent les vidéastes belges sur internet ?

Il y a du potentiel. Mais je trouve qu’on ne valorise pas assez notre travail. Beaucoup reste à faire pour nous soutenir : créer un statut légal adapté à nos activités, favoriser les synergies avec les autres médias, nous soutenir dans la production comme c’est le cas en France par exemple…  Après tout, nous touchons des audiences significatives… Quant aux plateformes, je comprends qu’elles doivent gérer une quantité folle de contenus, qu’elles doivent donc automatiser la modération et adopter une approche préventive. D’un autre côté, il me semble qu’une chaîne expérimentée comme la mienne mériterait plus de confiance et qu’il faudrait globalement que la modération gagne en souplesse.


Thomas Duprel (alias Akro) – Tarmac : « La modération automatique manque de nuance »

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Les plateformes permettent-elles la liberté de ton inhérente à Tarmac ?

Ces plateformes ont permis au média de service public que je représente de renouer avec les publics jeunes. Ce sont des moyens de diffusion indispensables. Une partie de mon boulot consiste d’ailleurs à comprendre les spécificités de chaque plateforme : YouTube a sa sensibilité, qui n’est pas celle de Twitch… Concernant la liberté de ton, je dirais que l’humour est un terrain sensible car la modération automatisée peine à tenir compte du contexte, du second degré. Cela nivelle quelque peu les aspects satiriques du stand up, par exemple, que nous soutenons beaucoup. Les comédien.ne.s adaptent leur répertoire, selon qu’ils prestent sur scène, sur la RTBF ou sur les plateformes. Tarmac se conforme donc aux règles du jeu. Mais c’est sûr que ça mérite un débat de fond.

En cas de malentendu, le dialogue est-il possible avec les plateformes ?

Les contacts restent automatisés, même pour un média avec une audience comme la nôtre. Je me souviens d’un cas spécifique, une vidéo humoristique, une blague un brin polémique, en suivi de laquelle nos vues ont drastiquement stagné pendant des mois… En fait, la plateforme nous avait « shadowban », ce qui signifie dans le jargon que le visionnage de nos vidéos n’est plus suggéré à personne sans qu’on en soit informé. C’est quand même limite… Nous respectons les potentiels énormes de plateformes. Mais leurs méthodes de modération doivent gagner en souplesse. Et le dialogue reste essentiel. Avec un humain de préférence…

Est-ce que cela conduit à de l’autocensure ?

Le terme est trop fort, nous restons un média de service public, avec sa liberté de ton, son audace. Mais c’est vrai qu’une « ombre plane » … On va donc se poser des questions supplémentaires au montage, on va demander les textes des humoristes à l’avance, les retravailler… Autant de démarches dispensables si on appliquait le cadre de la liberté d’expression au sens strict, avec sa possibilité de choquer et de provoquer le débat, qui t dans l’ADN de Tarmac.


Ilaria Giglio – Stream’HER : « Prendre confiance collectivement »

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De quels constats est né le collectif Stream’HER ?

Nous sommes actives sur le streaming, c’est-à-dire l’univers de Twitch, le direct, avec toute sa spontanéité et les réflexions multiples que cela implique. C’est un domaine particulier de l’audiovisuel sur internet. Notre constat de départ est celui d’un manque de diversité : peu de femmes osent se lancer. Et celles qui le font se trouvent confrontées à des problèmes de sexisme souvent toxiques, parfois décourageants. Il faut remédier à cette tendance. C’est l’objet de notre collectif.

En quoi consiste le soutien que vous apportez ?

Nous avons mis en place un serveur Discord qui réunit des milliers de créatrices francophones : on échange sur les expériences, les ressentis, on se conseille, on vulgarise les aspects juridiques et techniques du streaming… Notre collectif propose aussi des formations, organise des événements de networking, met les streameuses à l’honneur via différents canaux de communication, donne des bons tuyaux pour l’acquisition de matériel informatique… Bref, on se serre les coudes, on prend confiance collectivement pour investir la plateforme ! 

Cela porte ses fruits ?

La lutte contre le sexisme, c’est une vigilance de chaque instant, dans la vie comme sur Twitch, tout le monde est concerné, les streameurs, les streameuses, les modérateurs, les communautés… Vous savez que certaines streameuses finissent par ne plus vouloir apparaitre à l’écran ? Quelle que soit la « sobriété » de leur tenue, elles se font charrier ! Leur image est parfois détournée dans des images pornographiques qui circulent en ligne ! C’est ça la réalité. Alors, soit on s’efface, soit on combat. Dans ce contexte, Stream’HER porte ses fruits en tant que bouclier mais aussi en tant que tremplin.


Élodie Depré – CSA : « Optimiser le dialogue entre les vidéastes et les plateformes »

Quel est le rôle du CSA vis-à-vis des vidéastes sur internet ?

Ils et elles sont aujourd’hui devenus des médias à part entière, un secteur spécifique, avec ses codes de production, ses tendances, son marketing d’influence… Le niveau de professionnalisation est remarquable. Les audiences continuent de croitre.  YouTube, TikTok, Instagram, ou Twitch, ont pris une place importante dans les habitudes audiovisuelles des publics jeunes. Le CSA doit dès lors veiller à ce que la législation audiovisuelle soit respectée, que ce soit en matière de publicité, de protection des mineurs, de couverture des élections… Les plateformes ont des obligations. Les vidéastes également. Nous collaborons avec le secteur afin de garantir le respect des grands principes de la régulation.

Comment faites-vous ?

Nous dialoguons. Les vidéastes sont en demande d’informations. Ils cherchent à se développer de manière responsable, à trouver leur place dans le secteur audiovisuel. Il y a une volonté réelle de bien faire. En réponse, le CSA se positionne en tant que centre d’expertise : nous les informons sur la législation applicable, nous les aidons à réseauter, nous relayons leurs préoccupations auprès des pouvoirs publics. Le CSA réalise également des monitorings afin d’évaluer le respect des règles en matière de publicité. Les résultats sont globalement bons. Mais en cas d’infraction potentielle, nous recadrons !

La rencontre « MeetYou2 » traitait de la liberté d’expression. Pourquoi ce thème ?

La démonétisation des vidéos est un sujet de préoccupation des vidéastes car elle les prive à la fois de revenus et de visibilité. C’est en lien avec la liberté d’expression. En effet, les plateformes motivent cette démonétisation par l’irrespect de leurs conditions d’utilisation. Or, le contenu « problématique », c’est parfois juste un sujet considéré « a priori » comme polémique, ou alors un soupçon d’humour noir, voire juste de la « grossièreté »… Bref, ça ne justifie pas toujours une limitation de la liberté d’expression ou de la liberté d’entreprendre. La question qui se pose est donc : peut-on traiter de l’actualité ou débattre de thèmes de société sur des plateformes à grande audience sans subir une modération peu nuancée ? Via « MeetYou2 », nous voulions lancer ce débat. Attention, je rappelle que le travail de modération des plateformes est capital et que leurs efforts constants en la matière sont appréciés. Mais une nouvelle Directive européenne leur impose de justifier précisément leurs décisions. Des voies de recours sont également introduites pour les vidéastes. Le CSA suit ces évolutions de près.

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