Tant que le handicap sera tabou, il sera absent du grand écran (VIDEO)

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Entretien : Luc Boland / réalisateur – fondateur de l’Extraordinary Film Festival

Les résultats du Baromètre Diversité et Egalité 2017 sont sans appel. Le handicap est presque absent de nos écrans. Pourtant, en dehors d’Intouchable, il existe des productions qui mettent en lumière le handicap et les personnes concernées. L’Europe connaîtrait même une augmentation du nombre de ces productions, estime Luc Boland. Réalisateur et fondateur de l’Extraordinary Film Festival, il observe chaque année l’évolution du paysage audiovisuel européen sous le prisme de la visibilité du handicap. Pour lui, si la thématique du handicap intéressent de plus en plus les réalisateur.trice.s, elle reste absente des créations audiovisuelles grand-public. La faute à l’image à laquelle nous renvoie le handicap…

 

Le handicap est peu présent à l’écran, les chiffres du Baromètre le souligne encore cette année. Pourquoi selon-vous ?

Parce que le handicap fait peur et il revoit à la finitude de l’être humain, aux questions existentielles qui nous rappellent que nous sommes mortels. On n’a pas envie de voir le handicap qui nous pend au nez. Le handicap nous met face à la fragilité corporelle, à la différence et enfin, à nos valeurs, nos capacité et incapacité. Je pense que ce sont les facteurs essentiels qui déterminent les facteurs du handicap dans la société. Évidemment, les médias reflètent les valeurs sociétales et ça ne m’étonne pas que le handicap y soit absent… Le handicap est trop visible. Quand vous croisez une personne en situation de handicap dans la rue, vous ne pouvez pas vous empêcher de regarder. C’est un réflexe presque reptilien. Les médias se font malheureusement le reflet de ce gène partagé par la société. Il ne s’agit pas de heurter les téléspectateurs.trice.s.

Le Baromètre pointe tout de même une légère augmentation du handicap à l’écran depuis 2013. On passe de 0,30 à 1,48%. Efforts ou hasard ?

La proportion des personnes en situation de handicap est de 10 à 15% dans notre société. Même à 5%, ces personnes resteraient complètement sous-représentées…

Je suis convaincu que ce pourcentage n’est pas encore considéré comme étant économiquement intéressant par les médias.  La preuve, jusqu’à il y a peu, il n’y avait aucune diffusion en audiodescription à la RTBF. Il y a un retard sur toutes les formes d’accessibilité, alors que le public bénéficiaire est assez important. Je ne comprends pas même si je dois reconnaitre que certaines choses bougent un peu. Par exemple, aujourd’hui, les coproductions du centre du cinéma doivent être audiodécrites.

Vous soulignez que les personnes en situation de handicap ne sont pas considérées comme une cible commerciale. En tant que cinéaste et organisateur d’un festival de film sur le thème du handicap, comment peut-on mettre en selle un film dont on considère que le public est trop restreint ?

 

C’est bien ici que se trouve le problème. Tant que le handicap sera tabou, il sera absent du grand écran. Il faut un déclic. Il faut être capable de rendre le handicap davantage grand-public. D’autres pays sont plus avancés que nous sur la matière. Quand j’observe les œuvres que nous sélectionnons dans notre festival, la production audiovisuelle parlant du handicap est nettement plus riche en France, en Angleterre et en Espagne. En Angleterre, il existe même une chaîne TV uniquement dédiées aux sourds. Je vois aussi une certaine audace dans leur production qui les rend nettement plus grand-public. Les films qu’ils nous proposent ne sont ni complaisants, ni gentillet. Ils osent le politiquement incorrect et ça fait du bien de voir que l’on peut intégrer le handicap dans des productions grand-public alors que chez-nous quand on voit à l’écran une personne handicapée, c’est nécessairement pour qu’elle parle de son handicap.

La Fédération Wallonie-Bruxelles est donc en retard sur le traitement audiovisuel du handicap ?

Je pense oui. Un exemple concret : Nous avons introduit à trois reprises un dossier de subside au Centre du Cinéma pour obtenir des fonds dans le cadre de notre festival. Il a été refusé à chaque fois. Leur argument, c’est que les festivals « thématiques » ne peuvent pas recevoir de subsides. Le Festival du Film d’amour et le Festival du film fantastique (etc.) reçoivent pourtant des subsides et ce sont des événements thématiques : tout festival prend un angle thématique quel qu’il soit. Je pense que, chez-nous, on considère toujours le handicap comme étant ciblé, sous-thématique alors que, à notre festival, plus des trois-quarts des participant.e.s ne sont pas en situation de handicap. Sur les 4 éditions de notre festival, aucun.e représentant.e du Centre du Cinéma n’a pris la peine de se déplacer. Il y a un gros travail à faire sur les mentalités…

Je sais qu’il y a tout de même des initiatives ici et là. Une série se prépare notamment en coproduction avec la RTBF. Mais il y a aussi une certaine fragilité de notre marché. La Fédération Wallonie-Bruxelles représente un territoire minuscule si on le compare au marché français ou britannique. Produire des films risqués ou osés et qui peuvent toucher le grand public, c’est plus simple quand le public-cible potentiel est nettement plus important.

Comment on sort du tabou autour du handicap ?

Je suis convaincu qu’on doit pouvoir rire de tout et il faut oser le politiquement incorrect. Je pense que c’est la clé pour rendre accessible au grand public le handicap, mais aussi la diversité en général. Le problème, c’est qu’on reste accroché à la thématique du handicap dans des contextes bien précis et que les producteurs de films ou d’émission doivent trouver un prétexte particulier pour parler du handicap. On ne pense pas à donner un rôle principal dans une fiction à une personne en situation de handicap.

Pour moi, il faut éviter d’être complaisant quand on parle du handicap. À partir du moment où on commence à se censurer, on entre déjà dans une analyse biaisée de la personne et on ne voit plus que son handicap. Il faut être capable de banaliser le handicap et surtout oser le banaliser.

Un exemple, un court métrage que nous avons programmé raconte l’histoire d’un braqueur sourd. Du coup, il a besoin d’un interprète en langue des signes pour se faire comprendre par ses victimes. Ça peut paraître décalé et pour pourrait s’imaginer que la communauté des sourds pourrait être choquée, mais c’est tout le contraire qui se passe. Ce genre de films font du bien à la communauté et intègre la thématique du handicap auprès du grand public…

La mise en place de quotas pour le secteur audiovisuel serait une solution pour vous ?

C’est très difficile à dire. Je pense que, en ce qui concerne la présence des femmes en politique, sans les quotas on en serait pas là. Après si on fait des quotas pour tout, ça me semble compliqué à mettre en place. Je pense en revanche qu’il y a des outils concrets à mettre en place. On devrait pouvoir par exemple intégrer la diversité au niveau du cahier de charge des diffuseurs, comme le contrat de gestion de la RTBF.

Encore faut-il qu’il y ait une volonté politique et je pense que le handicap n’est pas encore véritablement à l’ordre du jour. Si on sort du cadre de la présence du handicap à l’écran et qu’on se tourne du côté de « l’accès » des programmes au personnes malentendantes et malvoyantes, on en est déjà « nulle part » en Fédération Wallonie-Bruxelles.

Il y a un argument économique, par ce que le coût de l’accessibilité dans l’audiovisuel est très élevé. L’audiodescription d’un long métrage représente 5000€. Les éditeurs ne veulent pas encore mettre la main au portefeuille, c’est dire qu’ils considèrent le handicap comme n’étant pas encore une thématique et encore moins un public-cible.

Ou percevez-vous des évolutions sur le traitement du handicap dans les médias ?

Si la Fédération Wallonie-Bruxelles est en retard, on constate quand-même une augmentation du volume de production audiovisuelle à l’échelle mondiale. On est passé de 120 films à 330 films en sélection lors de notre festival. On mesure donc un intérêt de plus en marqué par les producteurs sur la thématique du handicap.

Je pense que là où ça bouge, c’est sur internet. Les chaînes YouTube offrent un monde des possibles pour les productions alternatives qui deviennent in fine grand public. Ce type de plateformes ont permis l’émergence aussi de personnalités fortes sur le web qui ont gagné de la notoriété dans le cadre du handicap et qui ont ensuite été récupérées par les médias traditionnels. Je pense par exemple à Joseph Schovanec.  À nouveau, on trouve surtout des exemples en France et aux USA. Ces plateformes ne sont pas soumises aux mêmes standards que les médias traditionnels qui ne veulent pas parler du handicap. Les vlogs représentent des espaces d’expression et des formats qui peuvent oser beaucoup plus.

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Pourquoi le handicap ne passe pas à l’écran ? from CSA on Vimeo.

 

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