« Les médias sont des endroits où les effets d’exclusion sont quasiment reproduits de manière exponentielle »

Comment expliquer la sous-représentation des femmes dans les médias télévisuels ? Est-il possible d’utiliser un humour qui brouille les frontières du masculin et du féminin ? Enfin, l’humour a-t-il des limites ? Nous avons posé ces questions à Nelly Quemener, enseignante-chercheuse en sciences de l’information et de la communication à l’Université de la Sorbonne de Paris, qui s’est penchée dans son livre « Le Pouvoir de l’humour » sur les évolutions du rire dans les médias français de 1980 à nos jours.

Le Baromètre Diversité et Egalité du CSA pointe un problème de sous-représentation des femmes dans les médias télévisuels. Comment expliquez-vous ce constat ?

Historiquement, on a souvent vu des effets de sous-représentation des femmes dans le média télévisuel ou même dans la presse. Les dernières études réalisées à ce sujet montrent qu’il y a toujours des formes de sous-représentation des femmes à la télévision. Il s’agit d’une population qui, en termes de représentation, est une minorité et est donc sujette aux mêmes types d’exclusion que les minorités.

Les rapports de domination en termes de genre sont reproduits à l’échelle de la visibilité publique et médiatique. Ces représentations médiatiques sont dès lors divisées selon un principe de « séparation des mondes » comme disent mes collègues Cécile Méadel et Marlène Coulomb-Gully. Certains domaines apparaissent comme particulièrement masculins d’une part, d’autres domaines comme particulièrement féminins d’autre part. Certes, on peut faire l’hypothèse qu’il existe bien des domaines où les femmes ont été structurellement exclues ou ont eu du mal à s’imposer à des positions de pouvoir. La couverture journalistique tend toutefois à renforcer cette impression, elle participe à désigner ces domaines comme l’apanage du masculin et à créer à son tour des imaginaires genrés excluant. Ce phénomène touche différents domaines médiatiques, comme le sport, la politique, la défense… ce sont des domaines qui sont représentés comme étant l’apanage des hommes. Cette représentation ne raconte toutefois pas la réalité des pratiques – il existe bien des sports féminins dont on parle peu par exemple ! – mais elle dépeint par contre la réalité des pratiques de représentation.

L’exclusion des femmes de certains domaines se trouve alors renforcée par leur invisibilisation médiatique. Les médias sont des endroits où les effets d’exclusion sont quasiment reproduits de manière exponentielle car ici se joue la logique de médiation médiatique : ils forment un monde à part entière qui est à son tour structuré par des rapports de genre et des effets de domination. En même temps, ils produisent des représentations du monde qui peuvent contribuer à conforter ces imaginaires genrés.

 

Selon vous, comment remédier à cette exclusion des femmes de la sphère médiatique ?

Pour moi il y a deux types d’intervention nécessaire. D’une part, il faut faire en sorte qu’il y ait des formes d’équilibre qui s’opèrent sur qui prend la parole dans les débats publics, à la télé, dans les médias, dans les journaux… D’autre part, la figure d’autorité, la parole d’autorité ne doit pas être accolée à une parole uniquement masculine. C’est un combat qui peut se jouer à la fois au niveau de l’arène médiatique du travail journalistique mais aussi dans plein d’endroits sociaux de la société.

 

On a aussi constaté que les femmes sont doublement plus exposées aux stéréotypes dans la publicité que les hommes (40% de femmes sont liées à des stéréotypes féminins contre 20% d’hommes). Comment expliquez-vous ce constat ?

La publicité est un des endroits où il y a pas mal d’imaginaires stéréotypés ou assez réducteurs. C’est un domaine où les figures de femmes ont tendance à être particulièrement sujettes à des représentations réductrices parce que la publicité va jouer sur des mécaniques souvent grossières de sexualisation du corps féminin ou de renvoi à des imaginaires très attendus, comme celui de la maternité. On y retrouve également une exacerbation des représentations genrées parce qu’on ne produit pas des récits très longs. Il faut que le spectateur comprenne l’histoire très rapidement, d’où l’utilisation de stéréotypes.

 

Peut-on mettre en place une sorte d’humour réflexif qui brouille les frontières du masculin et du féminin ? Comment déjouer les stéréotypes ?

J’ai souvent défendu que plusieurs humoristes contemporaines discutent les normes de genre en en prenant le contre-pied et en brouillant les frontières entre le masculin et le féminin.

Par exemple, j’ai beaucoup analysé dans mon travail l’humour de Florence Foresti qui prend souvent à rebours les attendus sur la masculinité et la féminité. Elle se met en scène comme occupant les territoires à la fois du masculin et du féminin de manière parodique, en campant des figures « féminines » dont elle rit comme la figure de la blonde, de la bimbo, ou des figures qui sont plus « masculines », dont elle moque aussi l’absence de correspondance avec les normes de genre attendues. Ce type d’humour donne à voir l’enfermement que l’organisation du monde en deux catégories binaires hommes/femmes peut produire et souligne aussi la manière par laquelle les femmes ont été enfermées, renvoyées en permanence à leur genre.

Je pense qu’il y a eu depuis une diversification des stratégies de renversement des normes de genre à l’œuvre du côté des humoristes. Un exemple parlant pour moi est celui de l’humoriste Blanche Gardin, qui renverse aussi les normes de « respectabilité ». C’est un humour qui prend à rebours ce qu’on attend des prises de parole féminines dans l’espace public. Elle évoque publiquement le sexe, la mort, ses désirs, des pratiques borderline (scatologie, sodomie, zoophilie, lesbianisme, etc.) avec un langage crû, voire provocant. Elle prend le contre-pied des attendus de la féminité, à la fois en se donnant à voir sans retenue avec des pratiques souvent jugées dégradantes pour les femmes, en les assumant publiquement et en en parlant sans précaution ni honte. Elle renverse alors les normes de la bienséance et du « sujet respectable » pour une femme, en faisant quelque chose qui n’est pas soi-disant pas convenable pour une femme.

 

Jusqu’où peut-on aller avec cet humour ?

Je ne suis pas sûre qu’on puisse désigner à priori des endroits de dépassement, parce qu’on en reviendrait à une logique qui dirait qu’on contrôle la signification des choses. Or, quand on travaille sur l’humour, on sait précisément que le sens d’une blague ne se réduit pas à ce qui se dit sur scène, ni aux gestes. C’est une association des deux. De plus, l’humour joue en permanence avec l’excès. Il y a des types d’humour qui toutefois, parce qu’ils ne semblent pas rendre compte de l’excès de manière évidente, finissent par être problématiques.

J’aurais tendance à dire que je ne suis personnellement pas en faveur d’une logique d’interdiction, de régulation du discours humoristique. Parce que je pense que c’est tout simplement impossible, et je pense que d’une certaine façon c’est inefficace. Par contre, on peut le condamner. Je pense que c’est une vraie réflexion qui doit être menée en interne par celui qui régule potentiellement ces discours.

Entrez dans le dossier « les médias vous ressemblent-ils ? »

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