Après #Metoo, pourquoi pas une « grille genre » dans les rédactions ?

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Entretien : Safia Kessas / Responsable Diversité – RTBF

 

Si le Baromètre Diversité et Égalité 2017 objective la manière dont la diversité est traitée dans les médias, Safia Kessas en a fait son métier au sein de la RTBF. À côté de son métier de journaliste, chroniqueuse et réalisatrice, elle est aussi la Responsable Diversité et Égalité de la RTBF. Architecte de la Diversité, Safia Kessas cherche à observer et intégrer la diversité , notamment au niveau des rédactions de la RTBF. Concrètement, comment mettre en place un plan de la diversité au sein d’un éditeur aussi important que la RTBF ?

 

Comment la RTBF envisage-t-elle la diversité à l’intérieur des services ?

 

Il faut d’abord préciser que la diversité est une des 5 valeurs phares de la RTBF pour les années à venir. C’est un projet important. Nous travaillons pour créer une responsabilisation collective. La diversité est l’affaire de toutes et de tous à la RTBF. Ce n’est pas un service qu’on rend aux gens, enfermé dans un petit coin. C’est le droit pour tous les publics à être représentés de façon digne et non stéréotypée, sans discrimination.  Et pour que cela fonctionne, il faut que ce soit soutenu au top management comme c’est le cas.

 

Plus concrètement, Quels sont les projets-réflexions menés par la RTBF dans ses programmations sur la question de la représentation des minorités et groupes minorisés.

 

Les projets sont multiples et vraiment très nombreux en fait. Il y a ce qui ne se voit pas d’abord : Du côté de la médiation, les réactions qui portent sur la diversité sont systématiquement répertoriées, les questions de stéréotypes et de représentations. Pour l’année 2017, 24 réactions ont été reçues à ces sujets et touchent tous les types de contenus (publicités, séries belges, questions posées lors des interviews, manque d’expertes, vocabulaire utilisé, bandes annonces et même nos formulaires de contact). Cela peut déboucher sur une émission spéciale de MediaLog par ex sur les questions de sexisme.  Il y aussi les ateliers et les visites avec des publics très variés socio-économiquement et culturellement parlant. En matière de diversité, de stéréotypes ou de discrimination, c’est surtout vrai concernant l’atelier sur la liberté d’expression. Récemment la RTBF a accueilli 250 élèves à Reyers lors du Mediaschool day, et parfois nous créons des vocations chez jeunes qui ne pensaient pas aux métiers de l’auviovisuel. La RTBF est aussi particulièrement vigilante aux publicités sexistes, qui sont tout simplement bloquées.

 

Est-ce que cette politique d’ouverture à la diversité menée par la RTBF produit ses effets à l’écran ?

 

Nous avons des projets de production très concrets. Je pense évidemment à Tarmac, qui met à l’honneur les cultures urbaines et la jeunesse. Nous avons réalisé une série TV documentaire sur un lycée professionnel de Laeken qui sera diffusé en septembre. Les séries TV de la RTBF cassent les codes dans les rôles non stéréotypés. Je pointe ici notamment le travail réalisé par notre cellule webcréation qui est à l’origine de productions comme PLS ou encore la théorie du Y…

 

L’administrateur général de la RTBF a dit que : l’objectif n’est pas de faire des émissions sur la diversité mais d’inclure la diversité dans les émissions. Comment intégrer la diversité à tous les échelons d’une grosse structure comme la RTBF ?

 

En tant que responsable diversité de l’éditeur public, comment cette politique se met-elle concrètement en place ?  D’abord, je ne suis qu’un vecteur, une lanceuse d’alerte, je montre les directions vers lesquelles il est bon d’aller. Ensuite, c’est la notion de diversité inclusive qui prévaut et nous essayons d’imposer certains réflexes. Exemple : sujet marronnier de rentrée des classes, au lieu d’interroger une mère de famille, on va plutôt mettre en avant des couples homoparentaux, des grands-parents, des hommes …

Nous objectivons aussi la diversité à la RTBF et nous réalisons nos propres baromètres. Enfin, on accompagne, on forme, on sensibilise dans des ateliers avec le personnel. On a déjà formé près de 100 personnes à la RTBF. Il y a beaucoup de discussions avec la société civile, on tisse du lien pour mieux se comprendre et être vigilants. Nous collaborons avec l’AJP sur Expertalia, base de données des expertes et experts issus de la diversité, toujours sous-représentés.

 

Le baromètre montre que les résultats en termes de représentation de la diversité à l’écran stagnent, voir diminuent depuis 2013. C’est notamment le cas des personnes dont l’origine est perçue. Leur visibilité a baissé dans pratiquement tous les genres de programmes. Pensez-vous dès lors qu’il faut revoir la stratégie des éditeurs ?

 

La RTBF se bouge. C’est une structure ouverte sur le monde. Le problème se situe dans les rédactions qui ne sont pas assez mixtes et ne reflètent pas la société. Les faiseurs de contenus vont vers ce qu’ils connaissent, ce qui leur ressemble. Tout le monde a une responsabilité, il faudrait favoriser la diversité dans le recrutement et accepter la différence de points de vue, des points de vue moins ethnocentrés. Ensuite, réfléchir au métier même, comment recruter avec ou sans examen d’entrée par exemple, proposer des stages à des jeunes issus de la diversité.  Les expériences ailleurs montrent que lorsque on arrête de compter, les chiffres baissent dans les contenus. Avec le directeur de l’info, nous réfléchissons à la création de baromètres sur base mensuelle, pour créer un rappel plus régulier, sans rappel, pas de changement dans les routines.

 

Il est clair que pour faire bouger les lignes, c’est l’ensemble du secteur qui doit se mobiliser, mais si vous aviez carte blanche, quelle serait pour vous la bonne méthode pour que les prochains baromètres affichent des résultats significatifs ?

 

La question du féminisme occupe de plus en plus les rédactions. Je pense que, dans la continuité de ce néo féminisme, une prochaine étape pourrait être de mettre en place, au besoin, une « grille genre » au niveau des rédactions. L’objectif étant d’intégrer les spécificités des femmes sur les sujets d’actualité. Par exemple, si l’on prépare un sujet classique comme les pensions, cette grille permettrait d’intégrer au sujet la spécificité des femmes. Cette grille permettrait à mon sens de favoriser les bons réflexes auprès des journalistes.

Je suis convaincue que les outils comme « Expertalia » sont efficaces. Mais il faut sensibiliser les journalistes à l’utilisation de ce type de base de données.

Travailler sur le « vocable juste » est à mon sens fondamental lorsque l’on parle diversité. Là, c’est la formation et le réflexe des journalistes à faire vérifier les mots qu’ils utilisent qui doit primer.

Enfin, il y a un travail important à mener sur les « biais inconscients » dont nous sommes toutes et tous victimes, vous, moi, les rédac chef, les éditeurs, et tous les journalistes. Vous jugez, triez, valoriser, dévalorisez des idées, des contenus, des personnes sans vous en rendre compte, en fonction de votre histoire, des images acquises tout au long de votre vie.

Un exemple que je trouve parlant est celui de l’Orchestre philarmonique de Boston. Ils ont voulu limiter ce biais dans leur procédure de recrutement. Ils ont donc décidé de mener leurs entretiens d’embouche à l’aveugle. Réalisant qu’ils continuaient à engager davantage d’hommes, ils ont ensuite décidé de mener à nouveau les entretiens, mais en demandant aux femmes de retirer leurs talons dont le bruit continuait d’influencer les employeurs. C’est dire à quel point ces biais inconscients sont coriaces…

 

Votre vision générale du rôle des médias vis-à-vis des questions de diversité.  

 

Mes modèles sont Channel 4 et la NTR qui ont une vision globale tant du point de vue de la programmation que du personnel. Une stratégie cohérente assez incroyable, car ils sont parvenus à rendre grand public des programmes qui intègrent pleinement la diversité. Ils parviennent à banaliser la diversité avec beaucoup d’originalité. On doit tendre selon-moi vers ces modèles.

Je pense aussi que la diversité doit se voir globalement. Les éditeurs ne sont pas les seuls responsables. Il faut un véritable plan marshal de la diversité. Les décideurs politiques doivent aussi mettre en place des mesures précises qui touchent à tous les pôles de la société, pas seulement aux médias. Au sein de la société il y a des inégalités structurelles et par déterminisme, certain.e.s ne feront pas telle ou telle formation. Tout le monde n’a pas le même réseau, particulièrement les femmes. Ces questions touchent tous les pôles de la société et se répercutent à l’écran. La diversité, c’est l’affaire de toutes et tous.

 

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