Il est légitime de s’interroger sur l’impact démocratique des réseaux sociaux, mais c’est tout le système qui doit être questionné

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Focus sur le déploiement des politiques sur les réseaux sociaux.

Entretien avec Sandrine Roginsky, Professeure à l’Université Catholique de Louvain, chercheure en Sociologie de la communication et des usages, Médias sociaux et Communication politique et organisations européennes et non gouvernementales.

 

Le déploiement des politiques sur les réseaux sociaux est-il neuf ?

La présence des partis et des hommes et des femmes politiques sur les réseaux sociaux a déjà quelques années. Dès que des plateformes comme Facebook puis Twitter sont arrivées, certain.e. s s’y sont mis.es. Mais on est plutôt « suivistes » en Europe. Donc, l’intégration s’est faite en douceur entre 2009 et 2012. On peut parler de confirmation de la tendance entre 2012 et 2015. Et depuis 2016 environ, on assiste petit à petit une professionnalisation et une institutionnalisation des outils.

 

Est-ce que les politiques sont devenus des machines marketing sur les réseaux sociaux ?

Facebook et Twitter font à proprement parlé partie de l’arsenal marketing des partis. Aujourd’hui, il n’y a pas un parti qui n’affecte pas, au moins en partie, une personne et un peu de temps à la communication sur les réseaux sociaux. Evidemment, tous n’ont pas les mêmes ressources. Mais l’utilisation de ces plateformes est incontournable.

D’ailleurs, pour illustration, le Parlement européen a organisé des ateliers, animés par des coaches des sociétés Twitter et Facebook, pour montrer aux élus et à leurs collaborateurs comment utiliser les plateformes. Aux USA, pendant la campagne présidentielle, Facebook a délégué un spécialiste de la plateforme auprès des Républicains comme des Démocrates. Ce type d’invitations peut sembler un peu étrange, surtout qu’à d’autres moments ces organisations font du lobbying auprès de ces mêmes personnes.

 

Les politiques attribuent-ils trop d’importance aux réseaux sociaux aujourd’hui ?

On parle beaucoup des réseaux sociaux. Ils sont, de fait, importants et font partie de la stratégie de communication mais les plateformes n’ont pas fait disparaître les autres outils qui les précèdent. Ils sont venus s’y ajouter. Quel est le premier objectif des politiques quand ils tweetent ? Toucher les journalistes. Ils utilisent aussi la plateforme pour voir ce qui se dit dans les médias, dans les partis, au-delà dans la société civile organisée. Finalement ce n’est pas tant les règles du jeu qui changent, mais leurs modalités : le temps s’accélère, la pression augmente, le visible et l’invisible s’entremêlent, etc.

Quant à Facebook, sa fonction est différente. La plateforme est censée aller au-delà de ces premiers cercles. Mais en même temps on a là aussi tendance à parler à ceux qui veulent bien nous entendre, des adhérents, des militants, des sympathisants. On prêche des convaincus. D’accord, on peut cibler et sponsoriser des posts. Mais est-ce ce suffisant pour changer la vision des gens ? On est en général plus sensible aux messages qui nous confortent dans notre opinion.

 

Les tendances montrent d’ailleurs une baisse de confiance des citoyen.ne.s envers les réseaux sociaux. Facebook a d’ailleurs fait plusieurs mea culpa ces derniers mois et reconnait même pouvoir être dangereux pour la démocratie…

C’est difficile de comprendre la position de la société Facebook. Le but premier de l’entreprise est de faire du profit. Cela passe donc par des clics, des contenus sponsorisés. Si Facebook met en avant ce que les gens eux-mêmes partagent, les fausses informations ne vont pas disparaître. Elles seront peut-être un peu moins visibles, mais l’impact de ces modifications est difficile à mesurer.

Plus généralement, il est légitime de s’interroger sur l’impact démocratique des réseaux sociaux, mais c’est tout le système qui doit être questionné. Si le journaliste était toujours le baromètre de l’information, on aurait peut-être moins ces considérations-là. Mais étant donné le déficit de confiance dont souffrent les médias dits « traditionnels », on ne se réfère plus autant au contenu professionnel. Selon moi, renvoyer la responsabilité aux seules plateformes est une vision simpliste et tronquée d’un problème plus vaste.

 

Quelle attitude adopter face aux éventuelles dérives ?

Il faudrait que chaque citoyen.ne, mais aussi les politiques, prennent le temps de s’interroger sur le rôle et le fonctionnement des différentes sphères ; médiatique, politique, technologique. Une meilleure compréhension du fonctionnement des plateformes – qui devraient être plus transparentes (par exemple sur leurs algorithmes) – est aussi nécessaire. Une éducation aux médias et aux nouveaux médias devrait naturellement avoir une place de choix dans le système éducatif.

Une évolution de la régulation sera sans doute également nécessaire. La réglementation européenne en matière d’utilisation des données est heureusement beaucoup plus stricte qu’aux Etats-Unis. Outre Atlantique, les partis utilisent les données privées pour réaliser des profilages de plus en plus pointus et produire le contenu en fonction : on est loin de l’idéal de l’espace public démocratique. Au contraire, on adapte le discours à chacun en lui donnant à voir et entendre ce qui le conforte et le confirme dans ses opinions et ses comportements. Trump l’a fait mais Obama utilisait déjà ces méthodes. Ce ciblage est – heureusement – très coûteux, ce qui devrait freiner son développement chez nous, sans compter les règles plus strictes. Mais ce n’est pas exclu que l’un ou l’autre parti tente le coup au prochain scrutin, ici ou ailleurs en Europe… Les régulateurs doivent être attentifs à ces développements technologiques et veiller à trouver des solutions qui limitent l’utilisation de données privées, par les partis mais aussi bien sûr par les plateformes.

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