« Ce qu’on voit à la TV n’est pas la société tunisienne »

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Samira Hammami est responsable de l’unité monitoring à la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA). Elle revient sur les origines de la recherche relative à la représentation des femmes dans les séries tunisiennes. Une première étude sans précédent aux résultats parfois interpellants qui ne manqueront pas de susciter le débat.

 

Quels sont les objectifs du régulateur tunisien dans l’étude sur la représentation des femmes dans les fictions ?

On part de rien. Cette étude est tout à fait inédite en Tunisie. Il faut bien se rappeler que la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA) a seulement cinq ans d’existence. Même si elle nous a toujours préoccupée, l’image de la femme n’était pas dans les missions prioritaires les premières années de fonctionnement. Mais là, il était grand temps d’en parler. Il y a un problème évident de sous-représentation et de mauvaise représentation des femmes dans les médias tunisiens. La représentation des femmes à l’écran est en décalage avec la situation actuelle dans la société civile où les femmes sont très actives.

 

Il fallait donc mesurer l’étendue du problème ?

La diffusion de fictions sur les chaines TV tunisiennes fait l’objet de polémiques récurrentes aussi bien de la société civile que du politique et de l’associatif. Il nous semblait nécessaire en tant que régulateur de disposer de données quantitatives et de dégager les stéréotypes de genre dans ces productions. Le but ultime de cette étude est vraiment d’éveiller les consciences et de sensibiliser les professionnels de la création, producteurs, scénaristes… Et aussi les sociologues, afin que des débats puissent naître. Cette étude sera nous l’espérons la base de futures recherches appuyées sur l’image des femmes dans l’audiovisuel.

 

Quel est le corpus de cette étude de fictions TV ?

Le corpus est composé de 5 fictions à épisode ouverts, soit environ 69 heures de programme. Les cinq œuvres de fiction analysées ont toutes été diffusées pour la première fois pendant le mois de Ramadan 2015, entre le 18 juin et le 17 juillet. Ce choix s’explique par la spécificité de la production tunisienne. Peu d’œuvres sont produites et leur diffusion se concentre essentiellement sur le mois de Ramadan, une période à très forte audience pour les chaines. Traditionnellement les familles se réunissent pendant et après la rupture du jeûne. La TV est allumée et on regarde des programmes jusqu’à tard dans la soirée. Les productions locales se font pour l’occasion, les médias attirent un maximum d’annonceurs et profitent souvent de cette manne publicitaire pour vivre le reste de l’année.

 

Quels ont été les critères d’analyse ?

L’analyse s’est basée sur une méthode comparative basée sur le genre, en quatre volets. Le premier s’attache à la participation des femmes à la création et à la conception de l’œuvre. Le second dresse une sorte de comparatif des personnages masculins et féminins, sorte de carte d’identité par tranche d’âge, catégorie socio-professionnelle, etc. Le troisième volet est le plus important en termes de données empiriques, nous y avons étudié l’ensemble des éléments accompagnant la présence du personnage dans chaque séquence ; paraître vestimentaire, mise en valeur du corps, signe conventionnel, etc. Le quatrième volet relève l’ensemble des stéréotypes et contre-stéréotypes relevés dans chaque épisode. En complément à tout cela, nous avons réalisé un lexique d’injures et d’insultes proférés à l’égard des femmes. On en a relevé sur l’ensemble du corpus. Soit 3 injures par heures en moyenne. Tout ça sur une période d’un mois seulement. C’est édifiant !

 

Et quels sont les principaux enseignements de l’étude ?

Déjà certaines choses sont interpellantes hors écran. Dans les équipes de production, les hommes sont majoritaires dans les postes phares : réalisation, production, montage. Là où les femmes sont en force, c’est au scénario, où l’on compte 60% de femmes. Mais étrangement, la féminisation du métier de scénariste n’influence pas le traitement positif des femmes dans l’audiovisuel. Celles-ci n’ont d’ailleurs que 37% de visibilité à l’écran. Et contrairement aux hommes, représentés dans toutes les catégories d’âge, plus les femmes avancent en âge plus elles sont absentes des écrans ? Entre 19 ans et 49 ans, on trouve 84 % des personnages féminins contre 63,89 pour les hommes.

 

Les femmes sont peu visibles, mais sont-elles montrées positivement ?

Les stéréotypes sont nombreux. Femme démoniaque, femme victime, femme hyper-émotive, femme matérialiste… Les femmes sont souvent montrées en position de faiblesse, dans des situations d’échec… Il y a par exemple une surreprésentation des femmes veuves ou divorcées (chez les personnages principaux et secondaires récurrents) par rapport aux hommes (24% contre 13,89%), et cette situation est montrée comme très négative pour une femme. Les femmes sans activité sont systématiquement femmes au foyer (12% des personnages principaux et secondaires) pas dans un processus de recherche d’emploi. Les hommes inactifs sont tous au chômage (8,33%) et dans une recherche active d’emploi. : les métiers de subordination, (secrétariat, accueil…) sont l’apanage des femmes. En revanche dans la catégorie Dirigeant et cadres supérieur les femmes ne représentent que la moitié avec 8% contre 16,67% pour les hommes.  Dans la catégorie profession intellectuelle scientifique les femmes sont nettement en avance avec 20% contre 13,89% pour les hommes Et quand elles sont arrivées à des fonctions supérieures, à la tête d’une entreprise, par exemple, ce n’est pas grâce à leur labeur et leur persévérance mais via un héritage, des moyens détournés, contrairement aux hommes dont on valorise le succès.

 

L’image des femmes véhiculée par les séries tunisiennes est vraiment en retrait par rapport à la modernité de la société.

Il y a un gap profond entre ce que donne à voir le petit écran et la réalité de la société tunisienne. De manière générale, dans les médias, les femmes sont fortement sous-représentées 11% de femmes contre 89% d’hommes. Alors qu’elles sont légèrement majoritaires dans la population tunisienne (50,2 % – 49,8%). Non seulement elles sont peu présentes, mais en plus elles ne reflètent pas une image très positive des femmes tunisiennes. Ces dernières sont très actives dans toutes les sphères de la société et bien représentées au poste de pouvoir. On a 35 % de femmes au parlement. Ce qui est beaucoup mieux que dans beaucoup de pays européens. J’espère sincèrement que cette étude ouvrira les consciences afin de faire évoluer positivement l’image des femmes dans les productions de demain.

CSA
CSA

 

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Concernant l’étude « Place et représentation des femmes dans les fictions »

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Consultez l’étude et les résultats belges 

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