Alda Greoli : « L’arrivée de TF1 contraindra indéniablement les acteurs du secteur à rester concurrentiels »

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«  Ces géants qui nous ciblent ». Le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel a choisi un titre évocateur, voire provocateur, pour tenter de vulgariser la thématique relative à la compétence territoriale et pour mettre en lumière les conséquences du ciblage sur les éditeurs et sur la contribution à la production dans le secteur audiovisuel.

Trop longtemps confiné à la sphère juridique, l’enjeu de terrain n’en est pas moins important, j’ai même envie d’utiliser le mot « capital », pour le secteur culturel et pour l’équilibre systémique de l’aide à la production mise en place par la Communauté française. Car au-delà des débats européens sur le devenir de la Directive sur les services de médias audiovisuels, nous avons dû prendre en compte un élément exogène longtemps annoncé, jamais vraiment concrétisé, mais qui vient finalement impacter tout le secteur audiovisuel de la Communauté française : l’arrivée de TF1 sur le marché publicitaire et son impact sur les obligations qui incombent aux éditeurs de services en termes de contribution à la production du secteur audiovisuel indépendant. Cette arrivée contraindra indéniablement les acteurs du secteur à rester concurrentiels. Nous mesurons malheureusement encore mal l’ampleur de ces effets mais une chose est certaine, la RTBF devra prendre attitude par rapport à cet enjeu, et j’ai la modestie de penser qu’elle ne peut jouer dans la même cour que les autres groupes audiovisuels privés. Nous devons donc veiller à ce que le réinvestissement d’une part de ses recettes publicitaires dans notre production audiovisuelle soit effectif.

Ma crainte, en tant que Ministre de la Culture, est donc de voir le secteur se déstructurer. La production audiovisuelle belge francophone et les métiers artistiques et techniques périphériques ne se sont pas construits en une année. Je n’entends donc pas laisser ces nouveaux acteurs se dédouaner de leurs obligations aux motifs que la législation belge ne leur serait pas d’application…

Je garde toutefois de l’espoir dans la spécificité du public belge. Certains ont compris qu’il était vain de vouloir à tout prix standardiser les modes de consommations nationaux. Certains aussi ne peuvent être taxés de ne réaliser que des productions mainstream de mauvaise qualité, je le concède volontiers. Mais ce constat n’est pas évident et ne répond pas à nos préoccupations. La piste de la taxation des GAFA au profit du secteur audiovisuel n’est pas non plus la plus évidente ; la Communauté française ne dispose d’aucune capacité fiscale… Je ne suis pas contre convaincue que nous avons une carte à jouer avec le soutien à la production de contenu originaux répondants aux attentes de notre public que les acteurs majeurs du secteur peuvent moins facilement produire. C’est pour cela qu’à notre niveau, le Fonds FWB-RTBF pour les séries belges a été mis sur pied et qu’il mutualise des moyens à hauteur de près de 15 millions afin d’ouvrir un nouvel espace de création télévisuelle autour de séries belges, francophones, populaires et identitaires. Tous les mots sont importants ! En 2017, le fonds a décidé de soutenir treize projets de séries TV belges dont huit nouveaux projets. Depuis le lancement de l’initiative en 2013, une vingtaine de projets sont déposés auprès du fonds chaque trimestre. Les succès de « la Trêve » et d’ « Ennemi Public » auprès du public belge et à l’étranger me conforte dans l’idée que c’est par ce biais que le Gouvernement de la Communauté française doit continuer à soutenir la production belge francophone indépendante.

La révision de la Directive sur les Services de Médias Audiovisuels pourra être également l’occasion d’enjoindre les fournisseurs de services en VOD, établis en dehors du territoire national, à contribuer financièrement à la production des marchés dans lesquels ils offrent leurs services. Il reste à espérer que ce point de vue, défendu notamment récemment pas la Commission elle-même, soit entendu et repris dans le texte final.

Regulation.be offre dans cette édition un panel de points de vue utiles au débat. Certaines contributions sont interpellantes et nous rappellent avec acuité l’ampleur de la mutation à laquelle doit faire face le secteur. D’autres sont empreintes de l’espoir d’une solution de consensus qui concourra à maintenir notre modèle de contribution à la production audiovisuelle indépendante belge francophone… dans l’intérêt des professionnels du secteur et, au final, de notre public.

Alda GREOLI

Vice-présidente, Ministre de la Culture et de l’Enfance

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