Quelle place pour les médias d’opinion en Fédération Wallonie-Bruxelles ?  

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Entretien avec Bernard Cools, directeur d’études auprès de l’agence média Space 

Quelle est la place de l’opinion dans les médias belges francophones ? Cette opinion existe-t-elle encore dans nos médias et si pas, où se trouve-t-elle désormais ? Bernard Cools a analysé la manière dont nous consommons l’information et les enjeux auxquels la presse et les médias en général sont confrontés aujourd’hui. Un grand constat : les Belges sont de moins en moins enclins à payer pour consommer de l’information généraliste, pourtant essentielle au fonctionnement de la société. Un basculement s’opère vers les réseaux sociaux, gratuits, qui se caractérisent eux par l’expression d’opinions tranchées qui comportent une bonne dose de polarisation… 

Dans votre étude, vous analysez en profondeur le comportement des Belges dans l’information. Comment les Belges consomment-ils de l’information aujourd’hui ?   

On constate aujourd’hui que la consommation de l’information se fait d’abord principalement via les écrans de smartphone et concerne surtout de l’information gratuite. Le grand défi actuel est celui de revaloriser l’information auprès des publics et singulièrement la presse payante. Année après année on assiste à une dévalorisation de l’information, même au sens propre, car de moins en moins de gens payent pour de l’information. Ce désintérêt s’est accéléré avec la crise covid qui a laissé un sentiment anxiogène et de lassitude auprès des consommateurs.  De manière globale, on assiste à une stratégie d’évitement de l’information. 

Si les Belges ne payent plus pour s’informer, c’est principalement à cause des crises ?  

Le phénomène est à la fois sociétal et économique. Le Digital News Report pointe en effet une baisse de la consommation de l’information et détaille les raisons des stratégies d’évitement de l’information. C’est principalement le contexte anxiogène généré par des crises à répétition qui en est la principale cause. On a connu la crise covid, la guerre en Ukraine, les crises climatiques à répétition. On observe d’ailleurs une demande assez claire des consommateurs vers une information plus positive.  

Cette baisse importante de la consommation de l’information payante s’explique aussi pour des raisons économiques. Avec le tournant d’internet, les modèles économiques des médias ont été bouleversé et on a pensé que l’information pourraient désormais se consommer largement en ligne et gratuitement, avec l’aide de la publicité en ligne. Le même glissement s’est produit avec la musique et l’industrie du disque. On paye de moins en moins pour écouter de la musique, mais le modèle économique des plateformes de streaming musical s’est adapté. Idem pour les plateformes de streaming vidéo comme Netflix qui ont fait évoluer le modèle économique de la consommation vidéo et qui ont permis de lutter contre le piratage. Le problème pour les médias, et singulièrement la presse écrite d’information, c’est que le modèle économique n’a pas encore réussi à s’adapter. Ceux qui ont réussi cette transition comme le New York Time font presque office d’exception dans le paysage.  

Y-a-t-il de la place pour un média d’opinion en Fédération Wallonie-Bruxelles ?  

Pour le dire clairement, en Fédération Wallonie-Bruxelles, il n’y a plus vraiment de média d’opinion. Ça n’a pas toujours été le cas. Historiquement, la presse était même plutôt engagée si je prends l’exemple du journal Le Peuple ou encore le Matin en Wallonie. En Flandre, le Standaard était un journal flamingant et le Morgen étaient rattaché au parti socialiste. Un peu avant et après les années 2000, ce rattachement des journaux à des idéologies claires et identifiables a disparu pour proposer une information moins engagée qui répond à d’autres standards.  

Comment expliquez-vous cette évolution ? 

Il y a plusieurs explications. D’abord on a observé un désintérêt de plus en plus marqué des publics envers les médias d’opinion. Même des journaux qui bénéficiaient d’ancrages solides auprès d’adhérant comme le journal La Cité lié à des mutualité ont disparu. La presse socialiste était aussi de moins en moins suivie. Les lecteurs ont eu de moins en moins tendance à s’alimenter en information via les canaux officiels des partis. Je pense que clairement, il y a eu une volonté de se tourner vers une information moins politiquement marquée.  

La littérature scientifique donne aussi une autre explication. Économique cette fois. Certains avance l’explication que les médias d’opinion se sont tournés vers des standards plus neutre pour répondre aux besoins des annonceurs publicitaires, plus à même de se tourner vers un média neutre, moins orienté politiquement. Je pense que c’est une erreur de voir l’évolution des médias d’opinion uniquement sous le prisme économique, mais c’est une des raisons qui peut expliquer cette évolution.  

Il faut voir aussi les choses de manière conjoncturelle. On voit par exemple que la situation n’est pas du tout la même en France qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles. La France n’a pas du tout connu les mêmes évolutions au niveau des médias d’opinion. Il y a une presse d’opinion bien ancrée et qui a même fortement évolué dans l’histoire récente avec, notamment les médias du groupe Boloré. La raison est donc chez eux économique et politique, car ce qui est en jeu, c’est l’agenda politique du propriétaire des médias concernés. Chez nous, si les patrons de presse ont un agenda politique, alors ils le cachent très très bien…  

La disparition des médias d’opinion a-t-elle laissé un manque en Fédération Wallonie-Bruxelles ?  

Oui, d’ailleurs on observe un glissement très net entre la presse dite d’opinion d’époque et les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux sont devenus le lieu de l’opinion des discours politiques et jouent même désormais cette carte à l’extrême avec une dose de polarisation importante.  

Les partis politiques peuvent être présents, sans filtre et afficher clairement leur identité sur les réseaux sociaux, ce qui n’était pas nécessairement le cas avec la presse d’opinion. Aucun média d’opinion n’affichait par exemple le logo de tel ou tel parti. La diffusion d’opinion auprès des citoyens sans intermédiaire journalistique est une grande nouveauté amenée par les réseaux sociaux qui favorise aujourd’hui des opinions encore plus directes et tranchée.  

Je dirais qu’un grand tournant a été celui de la campagne présidentielle américaine de Barak Obama en 2008. Cette campagne a été largement menée sur les réseaux sociaux et elle a démontré au monde politique que ces réseaux pouvaient devenir des canaux très efficaces, voir déterminants pour remporter une élection.   

La plupart des études récentes indiquent que l’indice de confiance accordé aux réseaux sociaux est pourtant assez bas. Ce glissement de la consommation vers ces réseaux n’est-il pas paradoxal ?  

Que l’on regarde au nord du pays ou au sud du pays, on constate que, dans l’ensemble, l’indice de confiance envers les médias est très bon et ce sont les services de médias audiovisuels publics qui bénéficient de la plus large confiance. Il y a une véritable schizophrénie sur la question de la consommation des réseaux sociaux.  D’une part l’indice de confiance qu’attribuent les usagers aux réseaux sociaux est au plus bas de l’échelle, mais d’autre part, ils sont massivement consommés et de plus en plus pour s’informer. La confiance n’est donc pas du tout un facteur de consommation et c’est totalement vrai quand on porte cette analyse au secteur des médias.   

À nouveau ici, il faut dresser ce constat sur le niveau belge. Lorsque l’on se réfère aux études de l’UER par exemple, on observe des tendances inverses. Par exemple, dans un pays comme la Hongrie, la confiance envers les médias traditionnels, jugés partisans du pouvoir en place, est très basse. Au contraire, les réseaux sociaux viennent alors jouer ce rôle de parole libre, sans intermédiaires.  

Quels sont les enjeux principaux que vous observez dans le contexte actuel qui voit une diminution de la consommation de l’information payante ?  

Il y a un enjeu démocratique majeur. L’information coûte cher et je pense qu’il faut à tout prix rappeler que le travail journalistique est indispensable au bon fonctionnement de notre démocratie. Aujourd’hui, il faut comprendre que le modèle économique de ce secteur essentiel est largement sous pression. Certains disent qu’il faudrait sortir le journalisme de l’information d’un modèle capitaliste profitable, mais cela dit, de bons exemples de réussites économiques dans la presse d’information existent comme Ouest France ou The Guardian. Si, pour des raisons économiques, la presse d’information se trouve sous pression avec pour conséquence une baisse de la qualité journalistique, alors nos démocraties sont en danger.  

J’observe un second enjeu important, c’est celui de réconcilier les classes populaires avec l’information. L’information est de plus en plus élitiste, d’une part parce qu’elle est payante et de moins en moins accessible et d’autre part parce qu’elle est aussi perçue comme éloignée des réalités des gens. Il y a un enjeu économique, mais aussi un vrai enjeu au niveau de la production journalistique pour retrouver, d’une certaine manière, les classes plus populaires qui se tournent plus massivement encore vers les réseaux sociaux aujourd’hui.

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