Nous nous sommes entretenus avec Sandrine Roginsky, Docteure en sociologie et depuis 2012 professeure et chercheuse à l’UCLouvain pour qu’elle nous éclaire de son expertise sur l’évolution de la communication politique dans l’espace numérique.
Dans votre étude « Faire campagne sur Twitter(…)[1] » que vous avez publié en 2022, vous mentionnez que lors des 2 dernières élections européennes, les usages de Twitter ont été très semblables alors qu’on pourrait penser que ce réseau est très évolutif à l’instar des canaux digitaux. Pensez-vous que les élections 2024 puissent déroger à la règle ?
Il y a eu pendant longtemps cette croyance, dans les discours d’accompagnement des technologies, que tout d’un coup, les cartes seraient redistribuées entre les partis, entre les candidates et les candidats. Ce grand bouleversement, cette révolution des nouvelles technologies n’a pas eu lieu. L’arrivée des réseaux sociaux numériques pour la communication politique n’a pas tout changé. Or, selon moi, on peut parler de révolution quand tout est bouleversé, que les règles en place explosent et que plus rien de ce qu’on connaissait avant ne fait sens dans ce nouveau monde.
La différence depuis la dernière élection européenne, en tout cas certainement la plus significative, vient du rachat par Elon Musk de Twitter, qui est devenu X. En tant que chercheurs et chercheuses, ce n’est pas simple parce que nous n’aurons plus aussi facilement accès à certaines données qui étaient déjà difficiles d’obtenir auparavant.
Mais en ce qui concerne la bulle européenne, celle qui a été étudiée, on ne constate à priori, aucune différence fondamentale puisque tous les acteurs et actrices de cet écosystème (journalistes, lobbyistes, militants, etc.) utilisent toujours ce réseau. Un des objectifs des politiques reste de capter l’attention des journalistes, et à cet égard Twitter/X semble toujours utilisé dans un suivi réciproque des journalistes et des politiques. Il ne faut pas oublier que c’est en réalité une minorité, une élite intellectuelle, qui utilise Twitter.
La question que l’on peut se poser est de savoir si Twitter/X est un vraiment dispositif pertinent en période de campagne pour les élu·es ou les candidat·es ?
Entre 2014 et 2019, on s’apercevait dans l’analyse discursive, que des choses demeuraient dans la manière de se mettre en avant, de mettre en avant son travail, mais que par contre, il y avait tout de même une évolution sur l’utilisation de la vidéo ou le renvoi vers d’autres espaces. On peut donc penser pour l’élection à venir, que l’image et la vidéo seront encore plus mobilisées puisqu’il existe des dispositifs tels Instagram ou TikTok qui le permettent.
Instagram est devenu ainsi un réseau largement utilisé et on rentre alors dans le discours par l’image.
Il y a donc certes une évolution mais limitée puisque même s’il y a une certaine sophistication au niveau des outils de communication, les registres de discours sont toujours assez similaires. La communication va jouer sur une variété de registres mais les arguments pour se mettre en avant restent assez similaires.
Mais c’était déjà le cas avant Internet. On pouvait voir les candidats et candidates en campagne sur des marchés ou dans des espaces sociaux spécifiques, jouant sur des registres plus amicaux, etc
Dans les évolutions, on constate également qu’il existe de plus en plus d’outils a priori plus facilement accessibles mais qui deviennent aussi deplus en plus complexes. Aujourd’hui, pour arriver à jouer avec les algorithmes, il faut avoir une équipe qui maîtrise très bien ces aspects. Il faut donc avoir des ressources économiques pour pouvoir être vu.
Votre étude porte sur Twitter mais est-ce qu’avec votre expérience vous remarquez des stratégies différentes en fonction des autres canaux?
Il y a effectivement des stratégies différentes mais l’emploi du terme « stratégie » me questionne puisqu’on ne sait pas exactement s’il y a une réflexion très poussée sur la manière de les utiliser.
Il s’agit plutôt de mimétisme, faire un peu de la même manière que d’autres. Ces manières de faire sont différentes en fonction des dispositifs, mais de la même façon que les professionnel·les politiques adaptent leur manière de parler sur un marché, dans un meeting ou sur un plateau télé.
Il faut voir les dispositifs comme différents types d’espaces de communication, de discussion et il faut s’adapter aux codes, aux conventions, aux manirères de faire.
Une question un peu lancinante, mais qui n’est pas nouvelle non plus dans la littérature scientifique est celle de la personnalisation et de la thématisation des contenus. Certains vont en priorité parler de thématiques et moins parler d’eux. A l’inverse, d’autres vont utiliser les différents dispositifs pour davantage mettre en avant ce qu’ils ou elles font.
Par exemple, parmi les députés européens qui sont au cœur de notre étude, il est intéressant de voir l’usage assez sophistiqué, on pourrait même presque dire professionnalisé de Raphaël Glucksmann en France. Quand on analyse sa production, on constate une réflexion, une charte graphique, une homogénéité à ses publications mais par contre, lui, on ne le voit jamais. A l’inverse, les publications de la députée allemande Terry Reintke sont très personnalisées et la mettent systématiquement en avant, et ainsi à chaque fois on la voit.
Finalement, les conventions d’usage qui se sont mises en place, qui sont celles mobilisées par les « influenceurs », circulent d’un dispositif à l’autre et d’un monde à l’autre : les politiques aussi peuvent être amené·es à utiliser les codes des influenceurs dans la création de contenu sur les réseaux sociaux numériques.
Vous constatez une circulation des codes entre les différents canaux de diffusion. Est-ce que la communication politique s’en voit modifiée ?
J’ai l’impression que le monde de la communication politique ne cesse de se complexifier. Les outils se multiplient et s’ajoutent les uns aux autres. Il faut avoir de plus en plus ce don d’ubiquité au vu de la profusion d’espaces de discussion.
Les politiques ont un objectif, c’est d’aller parler à un maximum de personnes, donc d’être partout.
Cette complexification implique également des compétences différentes d’il y a dix ans. Désormais quand on fait de la politique, il faut avoir autour de soi des personnes qui ont ces nouvelles compétences comme monter des vidéos par exemple.
Donc pour moi, l’évolution réelle est la complexification qui implique des compétences nouvelles et de plus en techniques.
Y a-t -il encore de nos jours une réelle différence de communication politique sur les médias traditionnels et sur les canaux digitaux ?
La circulation des codes entre canaux est vraie pour les politiques, mais également pour les journalistes. Les médias dits traditionnels reprennent les codes des médias dits « sociaux ».
La différenciation par types de média aujourd’hui n’a plus beaucoup de sens en termes des pratiques. Si on prend un média comme Twitch, il y a des moments où on pourrait croire assister à une émission de radio avec les mêmes codes.
Par contre, je pense que la relation entre journalistes, professionnels des médias et politiques reste extrêmement centrale dans le jeu politique. Les journalistes restent des personnes clés mais elles-mêmes soumises à cette profusion d’espaces de discussion et à la nécessité d’être partout.
La temporalité a vraiment changé en dix ans. On avait presque deux espaces numériques principaux et aujourd’hui où il y a Instagram, Tik Tok, Twitch,… Il faut produire, produire, produire. Il faut aller vite, aller vite, aller vite. Ce sont des contraintes qui touchent à la fois la politique et les médias. Il y a un parallèle assez fort dans les contraintes qui pèsent sur chacun d’entre eux.
Le règlement élections intègre pour la première fois dans son champ d’application, les créateurs de contenus, les influenceurs, etc. Est-ce que vous avez déjà constaté une tendance pour les politiques d’essayer de bénéficier de leur visibilité ? Quel est votre avis sur cet élargissement du champ d’application du règlement élections ?
Pour moi, cela fait sens. A partir du moment où les codes, les usages et les discours circulent, on ne peut considérer que ce qui est en ligne est un espace vraiment à part et qu’effectivement les influenceurs et autres producteurs de contenus ne participent pas à ce jeu de communication politique.
Après, dans la pratique, c’est plus compliqué. C’est une chose de poser la règle, c’est autre chose de la faire respecter.
Comment légifère-t-on sur ce qui se passe en ligne ? Qui est responsable ? Est-ce le producteur de contenu ou la plateforme ? Comment faire pour que le numérique ne soit pas un Far-West ?
On l’observe avec la fachosphère, par exemple. Comment arriver à réguler des discours qui, dans d’autres espaces, seraient pénalement sanctionnés ?
La régulation des discours en ligne qui n’émanent pas des professionnel·les de la politique est selon moi un enjeu principal, car ce sont eux qui lui échappent pour l’instant.
Nous sommes tous producteur de contenus, du moment où on écrit quelque chose en ligne. La communication politique est désormais produite et émane d’autres acteurs que les acteurs classiques (lobbys, ONG, fédérations) qui en période de campagne, vont participer pour essayer de mettre en avant leurs propositions.
Malgré les évolutions et la complexification des outils de communication, vous constatez des pratiques qui persistent dans la communication politique. Comment l’expliquer ?
Ce qui fait racine quelque part pour les professionnel·les politiques, c’est d’avoir du pouvoir. Le pouvoir de changer les politiques publiques, changer les règles, changer la loi. C’est tout de même l’ADN du politique, travailler sur des textes de loi.C’est une forme de permanence mais ce qui est intéressant d’observer c’est comment ils et elles le font . Si on l’observe uniquement par le prisme de la communication, on néglige tout le reste qui a néanmoins de l’importance.
En Belgique, le parti reste quand même un acteur très important de la vie des institutions également puisqu’ils sont représentés dans les conseils d’administration, etc
A chaque élection, on lit des enquêtes qui exposent les budgets investis par les partis en communication sur les réseaux sociaux numériques. Mais si le Vlaams Belang a du succès, ce n’est pas uniquement par sa communication : l’explication est également sociologique, politique, etc. Nous sommes dans une période où l’extrême droite, et ses idées qui circulent partout en Europe, semblent avoir le vent en poupe.
Comment peut-on analyser le succès de communication du Vlaams Belang sans prendre en compte les publics et les différents espaces de discussions extérieurs au web qui existaient déjà ?
Quand on regarde des chaînes comme Fox News aux Etats-unis, ou C news en France, elles jouent aussi un rôle dans ces évolutions des pans de pensée politique.
On ne peut pas dire que rien ne change parce que tout change tout le temps. Mais si on veut être élu, il faut arriver à parler à sa base, aux journalistes, aux militants actifs, etc. Ça n’a pas fondamentalement changé, même si les modalités d’expression sont différentes.
Selon vous, est-ce que d’autres enjeux gravitent autour de la communication politique sur les réseaux ?
La question de l’impact de cette communication numérique pour la planète est totalement absente de l’espace public.
Les politiques qui légifèrent sur tout une série de matières ne semblent pas se poser la question alors même qu’ils participent au problème. Toutes ces publications sont des données stockées dans des data centers qu’il faut alimenter. Le web est un consommateur de ressources très important.
Un autre paradoxe pour certains partis est de dépendre de grandes entreprises qui, à priori, ont un modèle, et des pratiques économiques à l’inverse de ce à quoi ils aspirent. Tous ces espaces publics de discussion appartiennent à des entreprises privées avec un modèle de capitalisme poussé à son comble.
Dans ce Far-West numérique, comment intègre-t-on ces questionnements sur ces plateformes dont tout le monde dépend ?
Même si les partis développent leurs chaînes de télé sur le numérique, pour arriver à être visible, ils devront passer par YouTube.
On s’interroge, on légifère. Il y a le RGPD, par exemple, mais au final, pour le moment, ça ne porte pas nécessairement ses fruits dans la mesure où le modèle de développement des GAFAM n’est pas du tout remis en question. On est par ailleurs toujours face à des fachosphère ou des propos antisémites, racistes qui seraient interdits dans d’autres espaces.
Il n’y a pas de médias sociaux numériques publics sur le Web. Il n’y a pas un Facebook public, pas un Twitter public, par exemple. Il n’y a que des espaces qui appartiennent à des entreprises qui décident des règles, des algorithmes qui donnent à voir ce qui est plus « trash », ce qui est plus conflictuel, ce qui fait cliquer.
Et c’est un modèle qui pousse à produire certains types de discours pour tenter d’être visible dans le flot continu de contenus produits.
[1] Roginsky, Sandrine ; De Cock, Barbara. Faire campagne sur Twitter: permanences et évolutions en contexte de campagne électorale. Le cas des candidats et candidates à l’élection européenne en Belgique, Espagne, France et Royaume-Uni. In: Revue internationale de politique comparée, Vol. 29, no.2-3, p. 107-156 (2022). doi:10.3917/ripc.292.0107.

