Site icon Régulation

Le vrai pouvoir de l’humour, c’est le pouvoir qu’on lui accorde

Entretien avec Nelly Quemener, Chercheuse à l’Université Sorbonne Nouvelle

« Médias et liberté d’expression » : nous avons frappé à la porte d’une série d’acteurs et d’actrices du monde des médias, de la régulation et de la recherche pour mieux comprendre les enjeux que soulève cette thématique.  

Avec Nelly Quemener, chercheuse spécialisée en études médiatiques et en analyse des discours humoristiques, nous parcourons les dimensions politiques et sociales de l’humour. En choisissant le terme « pouvoir », elle met en lumière la capacité transformative de l’humour, qui permet de soulever des sujets tabous et d’offrir une voix à des groupes souvent marginalisés. L’humour devient ainsi un vecteur de critique sociale et de perturbation des normes. 

Elle explique que ce pouvoir réside en partie dans la place qu’on accorde à l’humour, notamment à travers des personnalités comme Jamel Debbouze, dont la seule présence médiatique était déjà porteuse d’un message disruptif. Cependant, l’humour est aussi une arme à double tranchant, qui peut, selon le contexte, être perçu comme offensant. 

Enfin, elle aborde les répercussions des mouvements comme MeToo, qui ont remodelé la scène humoristique, tout en générant des débats conservateurs, révélant ainsi la complexité du rapport entre humour, pouvoir et société. 

Pourquoi avoir choisi le mot Pouvoir pour définir l’humour dans votre ouvrage ? Quel est ce pouvoir ?  

L’humour jouit d’un pouvoir transformatif. Ça veut dire qu’il permet de faire passer des messages et de dire des choses qui ne serait pas dites autrement. L’humour permet d’évoquer des tabous sur des violences par exemple et d’amener des sujets parfois très sensibles. L’humour a le pouvoir d’offrir une place à des acteurs qui, en général, n’ont pas la parole dans la société. Quand j’ai écrit ce livre, on voyait l’émergence d’une scène humoristique féminine et racisée qui représentait, d’une certaine manière, un public qui n’avait pas beaucoup de visibilité médiatique. Ces acteurs et actrices ont amené un humour qui n’était pas militant, mais au contraire grand public. La plupart des humoristes ne se présentent pas comme étant militant, mais par leur origine, leur expérience de vie, leurs expériences de vie, ils font passer quelque chose et disent quelque chose sur eux, surtout dans les formats de stand-up qui ont une dimension d’authenticité plus importante encore que les autres genres.  

Quand Jamel Debouze a débarqué à la télévision, il ne se présentait pas du tout comme étant engagé, mais sa seule présence était déjà une forme de perturbation médiatique importante, qu’il le veuille ou non, dans une époque où les jeunes comme lui étaient associés aux stéréotypes des banlieues dans les médias. Le fait que sa présence médiatique passe par l’humour nous dit quelque chose d’important. C’est que la seule possibilité pour un jeune comme lui de passer à la télé, c’est via le prisme de l’humour. L’humour a donc ce pouvoir de casser des modèles sociétaux, de perturber et de déstabiliser le débat public.  

J’insisterai là-dessus, le vrai pouvoir de l’humour, c’est le pouvoir qu’on lui accorde. Lorsque l’on voit à quel point une blague peut produire une controverse d’une grande ampleur, cela montre bien le pouvoir énorme que la sphère médiatique, politique et sociale accordent aux humoristes.   

Le décret audiovisuel interdit toute forme de discriminations dans les médias. L’humour peut-il être considéré comme discriminant ? De manière générale, peut-on sanctionner l’humour ?  

L’humour dans l’absolu ne veut rien dire, c’est un mode de communication parmi d’autres et donc la question de savoir si on peut ou non sanctionner l’humour n’est pas la plus pertinente. Ce qu’il faut observer, c’est la manière dont on en fait usage. Et c’est dans cet usage qu’il peut être une arme à double tranchant. Il peut soulever des tabous très sensibles d’une part mais, en même temps, il s’appuie souvent sur des logiques de grossissement, de caricature, pour réduire le trait et le rendre drôle. On s’appuie aussi souvent sur l’accident pour faire rire et tous ces raccourcis peuvent rapidement produire ce qu’on appelle un sentiment d’offense.  

Qu’est ce qui explique ce sentiment d’offense que peut produire l’humour ?  

Le contexte joue énormément. C’est d’une part la personne qui l’énonce. Qui fait ce sketch ? Ça va dépendre aussi du lieu et du public présent. On voit d’ailleurs que la question de la circulation des sketchs joue beaucoup dans la manière dont ils vont être reçus. Quand un sketch dans un spectacle fermé ou qui s’adresse à un public précis commence à circuler en ligne et donc en dehors de ses canaux habituels, c’est souvent à partir de là qu’il va devenir problématique et que la controverse va prendre corps.  

Un discours homophobe va être perçu comme offensant par une partie de gens, et au contraire apprécié par un public qui est habitué à ces représentations stéréotypées. Ce qui rend difficile de condamner l’humour, c’est que la plupart du temps, il y a une multiplicité de facteurs difficiles à relever qui expliquent le sentiment d’offense. Lorsque l’on lit une blague sur un site clairement identifié d’extrême droite, on peut dire plus facilement qu’il y a une forme d’énoncé ou d’acte sexiste et raciste. Si lors d’un stand up, une humoriste lâche la même blague sexiste, ça devient plus complexe.  

Il ne s’agit donc pas de dire que les sketchs sont offensants ou non, mais bien qu’ils reprennent effectivement des éléments offensants.   

Pendant longtemps on a mis en avant la différence entre rire avec ou rire contre. Est-ce qu’un sketch va être dans l’empathie avec le groupe dont on se moque ? Avec l’idée qu’il peut y avoir des formes de bienveillance qui vont justement défaire la dimension violente de la moquerie. Lorsque l’on va rire contre, le groupe devient alors une cible à part entière sans empathie. À nouveau, c’est une distinction qui n’est pas toujours très claire à établir et qui ne fonctionne pas nécessairement, car l’empathie n’est pas toujours perçue et la polémique peut toujours prendre le dessus.    

Est-ce que tout le monde a droit à l’humour dans les médias ? Finalement qu’est-ce qui distingue un Dieudonné de n’importe quel autre humoriste ?  

La question que je me pose plutôt, c’est de savoir à qui on donne l’autorisation de faire de l’humour. Il n’y a pas de règle qui permettent d’établir clairement et pour de bon qui bénéficie de ce droit. Quand on donne ce droit à la parole, ça raconte surtout quelque chose sur celui qui la donne. C’est cela qui est intéressant, c’est de voir comment la scène médiatique est organisée et évolue. Cette scène médiatique va offrir une place à des humoristes avec des carrières bien installées qui vont toucher un public très large, avec un humour qui fleurtent avec des discours un peu sexistes, un peu homophobes et racistes tout en étant lissés. Et puis d’autres scènes vont proposer un humour plus complexe. Quand des émissions sont arrêtées, comme celle en France de Charline Vanhoenacker, on voit qu’il y a vraiment des espaces qui se ferment et qui vont se recréer ailleurs, dans un contexte de montée de l’extrême droite qui donne le sentiment que les voix de gauche ont moins d’espace. Ce qui est intéressant, c’est ce que nous raconte la fermeture de cette émission sur l’état de la société actuelle. 

Avec des mouvements comme Metoo, a-t-on vu une évolution sur la scène de l’humour ?   

Je pense que ces mouvements traduisent surtout une continuité déjà opérée dans les années 80 avec une féminisation de la scène de l’humour et des femmes qui ont porté des thématiques de plus en plus fortes. Metoo n’est pas vraiment un point de bascule, au contraire, il a même produit des effets inattendus. Je pense notamment à certaines humoristes comme Blanche Gardin ou Florence Foresti qui, au début de leur carrière, tenait des discours plutôt féministes et qui ont glissé vers des discours plus conservateurs après le mouvement Metoo, comme s’il fallait justement s’en démarquer. Chaque mouvement fait naître une contestation.   

Les protestations contre le prétendu « wokisme » sont également apparues après ces mouvements et ça n’est pas un hasard, car ils donnent plus de place, notamment sur la scène de l’humour aux femmes, mais aussi à d’autres minorités jusqu’alors invisibilisées comme les transgenres. Lorsque ces minorités s’emparent des scènes médiatiques, cela fait naître des débats conservateurs qui vont aussi se glisser dans l’humour.  

Je ne pense pas que l’on puisse dire que l’humour a pris telle ou telle direction. La question de savoir si l’humour est plus libre aujourd’hui qu’il ne l’était hier ne se pose pas vraiment non plus. Face à la montée de la parole minoritaire, il y a des retours de bâton avec d’autres narratifs et un débat qui se polarise. L’humour reflète et incarne ces phénomènes sociétaux.   

   Send article as PDF   
Quitter la version mobile