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Les primo-votants au cœur du dispositif électoral de la RTBF  

Thomas Gadisseux, RTBF

Thomas Gadisseux, RTBF

Entretien avec Thomas Gadisseux, RTBF 

Ce vendredi 9 février 2024 marque le début de la « période électorale » pour les médias de la Fédération Wallonie-Bruxelles, soit 4 mois avant le scrutin pour les élections fédérales, régionales et européennes. À partir de cette date, le « règlement élections » adopté par le Collège d’avis du CSA est d’application pour l’ensemble des médias de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Ce règlement édicte les principes que devront respecter les médias lors des élections de juin et d’octobre 2024 afin de garantir au public une couverture objective, équilibrée et représentative des différentes tendances idéologiques, philosophiques et politiques et lui permettre de se façonner son point de vue pour prendre part à la vie démocratique. 

Nous avons posé quelques questions aux médias qui couvrent les élections pour mieux comprendre la manière dont ils envisagent de couvrir les élections. Parmi ces médias, on retrouve La RTBF et son responsable éditorial et politique, Thomas Gadisseux.

Le thème de votre « intention éditoriale » est « chaque voix compte ». Un thème qui pose la question de l’intérêt des citoyens et des citoyennes envers les élections. Comment la RTBF prévoit de stimuler cet intérêt auprès de ses publics ?  

Derrière ce slogan, il y a un défi, celui d’entendre toutes les voix lors de notre rendez-vous électoral. Ceux qui votent, mais aussi ceux qui ne vote pas ou plus, les désabusés du fonctionnement démocratique, des jeunes qui n’ont pas encore voté, ceux qui s’apprêtent à le faire et enfin de faire entendre la voix de la RTBF. Les élections c’est un rendez-vous entre les citoyens et les politiques et en tant que grand média public, la RTBF joue un rôle moteur qui fait partie du système démocratique.  

Le rôle que nous endossons est d’autant plus important dans une période, on ne peut le nier, de défiance envers les médias et le pouvoir en général. Lorsqu’on regarde les dernières élections, si on cumule l’abstention, le vote nul et le vote blanc, on arrive à 17% de l’électorat du pays. En réalité, ces électeurs représentent le plus grand parti du pays… C’est énorme et cela représente un poids important qui doit nous interpeller. À cela il faut ajouter les primo-votants qui seront plus d’un million lors des prochaines élections.  

Derrière ce constat de défiance, il y a surtout de l’incompréhension. Je gens ne s’impliquent pas parce qu’ils ne comprennent plus. C’est pour cette raison que la RTBF a défini quatre marqueurs importants. Les primo-votants et les enjeux autour des élections sont les deux premiers. Le test électoral est un troisième marqueur important. Il permet d’analyser la manière dont les partis répondent aux différents enjeux justement. Enfin, le dernier marqueur concerne la nécessité de reprendre les bases et de réexpliquer, pour tous les publics, y compris les plus avertis, des principes fondamentaux autour des élections. C’est quoi la gauche et la droite ? Comment comprendre le rôle d’un Parlement versus Gouvernement ?  

Le dispositif électoral de la RTBF en vue des élections de juin a été transmis au CSA. On y observe un élément important, c’est l’attention particulière apportée aux primo-votants et aux publics plus jeunes. Pourquoi ce choix ?  

Parce qu’ils sont les acteurs de demain, c’est aussi un public qui a moins de réseau pour accéder à l’info et qui exige donc plus d’énergie et de moyens pour être conscientisé. Ce qu’on entend par primo-votants, ce ne sont pas seulement les très jeunes qui votent pour la première fois, mais aussi ceux qui ont déjà voté, dont le vote n’a pas été suivi des espoirs attendus et qui décrochent ensuite. Il y a donc les primo-votants et les votants hésitants qui représentent un public-cible important pour nous.  

Pour pouvoir toucher ce public, il faut mettre en place des stratégies spécifiques et proposer des formats pour eux, mais il faut aussi qu’on entende ces jeunes dans des contenus destinés aux plus âgés, aux parents et aux grands parents. Pour conscientiser les plus jeunes, notre approche vise donc avant tout à les inclure. Par exemple, l’un des projets actuellement en production est « Ticket pour l’Europe ». Nous avons envoyé 8 jeunes dans des pays Européens pour que chacun explore une thématique. Par exemple sur la thématique LGBT, nous avons envoyé un jeune agriculteur gay à Malte à la rencontre d’un autre jeune pour aborder cette question avec l’idée de comprendre en quoi l’Europe amène des solutions, et en quoi les approchent peuvent être différente d’un pays à l’autre. Rien que pour ce projet de programme, nous avons reçu plus de 500 candidatures, ce qui prouvent que les jeunes sont intéressés par les sujets politiques, pour autant qu’ils soient inclus dans la démarche et que le format soit adapté.  

Comment vous préparez-vous ou comment préparez-vous vos équipes pour cette couverture exceptionnelle ? Quelles sont réflexions que vous avez menées pour rédiger votre dispositif ?  

Les élections font partie d’un projet d’entreprise démarré il y a deux ans. On essaye de dessiner un projet qui s’inscrit dans la stratégie. On ne s’intéresse pas aux élections uniquement en période électorale. L’objectif n’est pas faire des paillettes pendant 3 mois et ne plus rien faire ensuite. Un événement comme les élections est un défi pour un média comme le nôtre car il impose de faire le bilan de ce que nous avons fait jusqu’à présent, des sujets que nous avons traités et des thèmes qui doivent être creusés. La période électorale se déroule rapidement et ne laisse pas de place à l’erreur. Il faut donc bien anticiper les thèmes que l’on va traiter et tester des formats en amont, pour être certain qu’ils fonctionnent.    

Ce travail préparatoire nous a mené vers une stratégie qui est de proposer chaque mois une grande thématique avant les élections. En janvier, nous avons débuté avec la santé, déclinée sous toutes ses formes, en février l’emploie et ensuite l’énergie… L’objectif étant de décliner chacune de ces grandes thématiques avec des sujets qui parlent aux différents publics, dont les plus jeunes.  

Les élections représentent un travail préparatoire sur le fond, mais aussi sur les aspects techniques. On doit être en mesure de présenter et commenter les résultats dans chaque région et chaque commune. Les studios doivent être prêts et notre environnement digital doit être robuste. Ce sont des sacrées machines à mettre en place et à développer.  

Enfin le dernier volet préparatoire est celui du positionnement. En quoi les idées que nous proposons raisonnent avec notre projet d’entreprise, avec nos valeurs de service public et de comment s’assurer que ce positionnement rayonne à l’intérieur de la RTBF, mais aussi auprès de nos publics ? 

Les campagnes politiques se déplacent aussi largement en dehors des canaux médiatiques traditionnels. Comment prenez-vous en compte cette évolution au sein de vos médias ?  

La RTBF est très active sur les réseaux sociaux et s’y déploie largement tout en développant ses propres outils innovants comme Auvio. Le fait que les politiques fassent campagne sur les réseaux sociaux n’est pas un problème. Le plus important est que la RTBF maintienne son propre tempo de campagne et ne se laisse pas dicter par les polémiques qui surgissent sur les réseaux et par le calendrier de campagne des partis. C’est aussi pour cette raison que mettre en place un dispositif électoral pour la RTBF est très important, car il permet d’amener une approche sereine et organisée dans un contexte de ping pong souvent animé par les partis eux-mêmes sur les réseaux sociaux.  

À côté de cela, il ne faut pas non plus être déconnecté de ce qui s’y passe. La campagne électorale du Vlaamse Belang de 2018 s’est massivement concentrée sur les réseaux sociaux et a échappé aux observateurs. Il faut donc rester attentif et conscient.   

Le règlement sur la couverture électorale adopté au CSA définit une série de cadres qui répondent à des principes importants tels que le pluralisme, l’égalité femmes-hommes ou encore la visibilité des petites listes. Comment avez-vous intégré ces derniers dans votre dispositif pour couvrir la période électorale ? Quels sont ceux qui vous semblent le plus importants ?  

Ce règlement est important parce qu’il est en quelque sorte un garde-fou qui permet d’éviter tout dérapage, mais aussi et surtout de bien anticiper la couverture électorale. Je donne souvent cet exemple, à la veille du scrutin en 2014 c’était l’attentat du Musée Juif. Le seul et unique témoin à inviter était Didier Reynders, mais qui était aussi tête de liste à Bruxelles. Si on n’avait pas de balise pour la pluralité dans nos rendez-vous d’info et bien on aurait peut-être eu uniquement Didier Reynders comme interlocuteur dans notre JT de la veille.  

Il y a une série de principes importants, mais si je devais en illustrer deux, je commencerais par celui de la visibilité de ce qu’on appelle les « listes démocratiques non représentées ». 10% du temps d’antenne leurs seront dédiés ce qui représente un vrai défi pour la RTBF en matière de préparation, c’est ambitieux, mais aussi très important pour le pluralisme. Nous avons un système de pondération de la parole politique qui sera utilisé aussi pour garantir la visibilité de ces listes moins connues du public.  

Sur la question l’égalité homme-femme, nous allons organiser 15 duels avec les 6 grandes formations politiques et nous nous assurerons que la parité soit respectée. Plus largement, nous veillerons à ce que la diversité dans les panels soit représentée. Ce sont des éléments vraiment importants de notre dispositif. Si l’on veut que chaque voix compte, il faut que chaque voix soit entendue et ça passe par appliquer strictement ce genre de principes.  

Quels sont les enjeux que vous percevez en tant que journaliste lors du prochain scrutin ?  

Ça peut paraitre bateau, mais c’est une vraie question, celle de la résilience de la démocratie.  Sur quoi tient-elle ? Sera-t-elle assez agile pour rebondir lorsqu’elle est menacée et puis sur quoi repose-t-elle encore ? Quand on voit aujourd’hui comment les extrêmes bouffent une partie de l’électorat, parviendra-t-on à former un Gouvernement rapidement et qui soit compréhensible pour les gens ? Il y a un risque de galvanisation au niveau européen avec l’extrême droite, il y a l’inflation, les guerres… Toutes ces crises qui se succèdent font chanceler la démocratie en général. Je suis curieux d’arriver en décembre 2024 après nos élections et les élections américaines pour voir ce qui se passera réellement.  

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