Entretien avec Michael Tolley, ingénieur civil, docteur en sciences appliquées et professeur honoraire de l’ULB. Administrateur de l’asbl Airs Libres, éditrice de Radio Air Libre, il est intervenu dans les débats du Collège d’Avis pour la « Coordination des Radios Associatives et d’Expression (Craxx) », une fédération créée en janvier 2009 à l’initiative de plusieurs radios dont Radio Air Libre pour se renforcer mutuellement, s’entraider, se concerter…
Quelle est la contribution des radios associatives et d’expression au pluralisme ?
Les radios associatives sont une composante essentielle du pluralisme, à la fois par la diversité de leurs projets et leur ancrage local. Pluralisme qui est indispensable pour un fonctionnement correct de la démocratie.
À elles seules, les 14 radios de la Craxx, qui fonctionnent avec plus de 1000 bénévoles, diffusent près de 120.000 heures de production propre par an. Elles existent, certaines depuis plus de 35 ans, grâce au travail de citoyens qui se sont approprié le média radio et qui, à travers lui, font vivre ce pluralisme. C’est aussi le cas de la plupart des radios indépendantes qui de plus de 300 au début des années 1980, ne sont plus que 74 aujourd’hui. Il est donc primordial, si on veut éviter, à terme, la disparition des radios indépendantes, de mettre en place un modèle qui assure leur pérennité. Notamment en leur réservant suffisamment d’espace dans le futur paysage de la radio numérique terrestre.
La CRAXX a participé au groupe de travail pluralisme, quel est votre avis sur ces propositions de réforme ?
Pour la première fois en ce XXIème siècle, tous les éditeurs de services audiovisuels de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) se sont réunis autour d’une même table, sous l’égide du CSA, pour confronter, leurs idées et contribuer à forger l’avis demandé par le Gouvernement. Le travail de recherche minutieux des équipes du CSA et la participation active des acteurs de terrain, assistés de juristes, ont abouti, au bout de six séances d’une demi-journée, à un avis qui tient compte à la fois des aspects juridiques et économiques liés au pluralisme et à la diversité des médias et services audiovisuels. Les travaux se sont déroulés dans une bonne ambiance et sans langue de bois, mais n’ont malheureusement pas abouti à un consensus général. La veille de la dernière réunion du groupe, l’Administrateur Délégué de RTL Belgium a annoncé que ses collaborateurs n’y participeraient pas, aux motifs que « le groupe de travail en est arrivé à rendre un avis à charge d’opérateurs privés » et que « toutes les mesures préconisées semblent tendre vers un seul but : celui de pénaliser les acteurs privés et leur succès ».
Je ne partage pas cette vision des choses et il y a des dérives que nous voulons éviter à tout prix. Le plus gros problème est celui de la concentration. La modification proposée pourrait se traduire comme ceci : plutôt que d’avoir beaucoup d’opérateurs qui font des choses distinctes, on en garde deux ou trois qui proposeraient une palette de contenus diversifiés. Pourquoi pas ? Mais alors autant revenir à une situation de monopole du service public. Financée correctement par l’Etat, sans publicité, la RTBF aurait l’obligation de diffuser des services respectant le pluralisme et la diversité. On est loin de cette époque et si nous voulons éviter une uniformisation des programmes forcée par la course aux rentrées publicitaires, le plus efficace est de garder un maximum d’acteurs qui garantissent vraiment le pluralisme en proposant des contenus variés à destination de différents publics.
Votre opinion sur une modification du seuil de concentration ?
C’est le taux de concentration qui donne le ton. Le taux de concentration de 20% garantit d’avoir au minimum cinq acteurs qui possèdent ou contrôlent chacun au plus 20 % des médias audiovisuels. Augmenter le seuil de concentration réduira le nombre d’acteurs en présence. Ceux qui ont un business qui marche veulent continuer à acquérir plus de parts de marché. Quand on voit les tendances actuelles, par exemple en France avec les Bolloré, Drahi, Lagardère et autres, j’ai le sentiment que tout se dirige vers plus de concentration. C’est le cas chez nous aussi. Que ce soit dans cette demande d’avis sur une modification du décret SMA ou à propos du futur plan de fréquences numérique, le pluralisme et la diversité sont questionnés et mis en danger.
Faut-il revoir la procédure de contrôle pour plus de transparence ?
Ce n’est pas le travail d’un gouvernement ou d’un organe de contrôle de favoriser l’opacité du business des sociétés privées. Pour moi, on veut aller trop loin. À la place de savoir qui est propriétaire, on passerait à une situation plus obscure ou on regarde qui contrôle ces sociétés tout en n’ayant pas accès aux informations pertinentes. On avait des chiffres bien arrêtés et ici on irait vers quelque chose de plus flou, qui pousserait encore plus loin les taux de concentration. Il faut un système où les choses sont claires et transparentes.
Plus de clarté aussi au niveau de la distribution des ressources publicitaires ?
Selon moi, il faut que les radios qui fonctionnent grâce aux revenus publicitaires aient le marché pub pour elles seules. Et que les acteurs qui vivent grâce à une dotation fonctionnent différemment. La course à la publicité se traduit par la recherche de trucs et de recettes qui marchent. Il en découle une uniformisation des contenus des radios lesquelles tendant à se cloner les unes les autres, le service public inclus. Cela nuit à la diversité. On devrait d’ailleurs prendre des mesures sérieuses pour mettre fin à l’hégémonie des deux régies qui contrôlent quasiment toute la publicité en Fédération Wallonie-Bruxelles, la RMB pour la RTBF et IP pour le groupe RTL qui disposaient respectivement de 31% et 65% de parts de marché en 2015.
